Trois jours, trois plumes et une question qui traverse les livres depuis toujours. Que reste-t-il de Dieu dans la littérature camerounaise ? Du 28 au 30 septembre, la résidence « Plume en campagne » s’est posée à Eséka, à l’initiative du Père Jean Noël Batoum et des éditions Kadeï, pour que la parole devienne écriture.

Sous les cocotiers, le temps de se parler

Pour cette rentrée littéraire 2026, Kadeï a ramené la littérature à Eséka, sous les cocotiers, là où le temps consent à ralentir et où les mots ont le loisir de mûrir avant d’être dits.

Le Père Jean-Pierre Noël Batoum, auteur et initiateur de « Plume en campagne », a voulu un pari simple. Réunir quelques écrivains et critiques, les soustraire à l’agenda des festivals, leur laisser le loisir de penser ensemble un même sujet, puis leur demander d’en laisser une trace. Autour de la table, se trouvent l’écrivain et critique littéraire Nkul Beti, l’écrivain Jean-Pierre Noël Batoum et le critique littéraire Ray Ndébi, avec Pauline Ongono pour les éditions Kadeï qui portent la rencontre.

Dieu au tribunal, puis Dieu oublié

Le thème, « Dieu dans la littérature camerounaise », aurait pu n’être qu’un inventaire de références. Il est devenu une traversée. Car dans nos livres, Dieu a d’abord été jugé. Mongo Beti, avec Le Pauvre Christ de Bomba et Le Roi miraculé, Ferdinand Oyono, avec Une vie de boy et Le Vieux Nègre et la médaille, et toute une génération d’écrivains de la contestation l’ont fait comparaître devant le tribunal du colonialisme. Le missionnaire y perd sa robe de pasteur pour devenir le rouage d’un ordre plus vaste, et l’Église, la sœur discrète de l’administration. Ces romans ne demandaient pas si Dieu existe. Ils demandaient au nom de quoi l’on parle en son nom, et qui en tirait profit. 

Puis le procès s’est éteint, et Ray Ndébi l’a relevé avec gravité. Dans la majorité des textes, observe-t-il, Dieu garde un visage sombre, celui du prêtre censé le représenter et pourtant capable de briser un foyer. À ce rejet s’ajoute un glissement plus lent. Une littérature qui cherchait d’abord à comprendre Dieu l’a peu à peu banalisé, puis l’a laissé à l’Église, et l’on en est aujourd’hui à son absence. « On n’a pas su écrire Dieu », résume-t-il.

Il s’est demandé pourquoi Dieu était devenu, pour beaucoup, une simple hypothèse, comme proposé sous d’autres cieux : dans La formule de Dieu, roman de Dos Santos ; et pourquoi il ne surgissait dans les récits qu’en contexte de discrimination. À sa place, les auteurs ont souvent installé un fantasme, celui de la trajectoire qui mène de l’état bas à l’état meilleur, de la naissance pauvre à la fin prospère. Dans ce schéma, l’homme est défini comme autonome, et Dieu se trouve exclu du processus. D’où sa proposition, qui consiste à interroger Dieu à l’aune de l’expérience que chaque écrivain en a eue. L’image que l’on donne du Père Céleste est donc fonction du contexte d’écriture ; il serait important d’interroger l’expérience que l’auteur fait de Dieu et, partant, de la représentation littéraire qu’il en fait.

Dieu n’est pas la religion

Le Père Jean Noël Batoum a déplacé le regard en posant une question qui dérange. Dieu est-il tabou ? À ses yeux, on n’a jamais pris le temps de le dissocier de la religion. La littérature de la colonisation a associé le religieux au colon, et ceux qui ont écrit contre l’un ont souvent frappé l’autre sans faire la distinction. Dieu s’est effacé peu à peu, comme s’est effacée dans les récits la figure du père. Même la Bible, a-t-il ajouté, a souvent été mal lue et mal racontée. Quand Nietzsche annonce que Dieu est mort, de quel Dieu parle-t-il au juste ?

C’est alors Dieu dans la religion chrétienne, de connivence avec le colonialisme, Dieu dans un contexte de féminicide avec le thème de la soumission, Dieu en échec : à travers le prêtre qui s’allie à la tradition ; le prêtre à qui on coupe le sexe… Voilà le Dieu que l’on rencontre sous sa plume. Une attitude de rejet du Dieu importé par le Blanc.

Son projet d’écrivain répond à cette interrogation. Il veut introduire Dieu dans l’écriture sans en faire un dieu de la révélation, mais une présence qui s’installe dans le village et murmure à l’oreille, celle du « Je suis qui je suis ». Un Dieu présent, donc, qui est moins une doctrine qu’une expérience, entre l’homme et Dieu comme entre l’homme et son prochain. Il cite en exemple l’effort de Mutt-lon pour remplacer la figure divine dans le récit, et refuse l’affrontement entre religion et tradition, qu’il juge sans objet dès qu’on consent à se comprendre. Si l’incompréhension persiste, dit-il en substance, c’est qu’on n’a pas vu que l’une et l’autre ont des composantes en commun.

Face à l’abandon, un Dieu espoir

Nkul Beti a repris la question en la resserrant. De quel Dieu parle-t-on, celui de la religion ou celui de la tradition ? Il a évoqué un Dieu sans action dans les textes, un Dieu qui regarde plus qu’il n’agit, et rappelé que l’expérience de l’auteur doit compter dans l’interprétation, l’analyse et la compréhension de Dieu au moment même d’écrire.

Mais face à cet abandon, il a fait entendre une autre voix. Il voit poindre dans la littérature un mouvement du Dieu espoir, un Dieu qu’on n’accuse plus ni n’oublie, et qu’on retrouve au détour d’une phrase comme on retrouve un visage familier après une longue absence. Entre le Dieu jugé d’hier et le Dieu absent d’aujourd’hui, ce mouvement dessine une troisième voie, moins bruyante, plus patiente. Pauline Ongono le soutient, on est passé du Dieu contesté au Dieu absent, puis au Dieu que l’écrivain peut réinventer, pour revisiter la littérature, ses héritages, ses ruptures et ses silences.

Et maintenant, écrire

Une résidence qui ne laisse aucune trace n’est qu’une belle parenthèse. À Eséka, l’ambition a été posée dès le départ. Il faut qu’une création littéraire naisse de ces jours passés sous les cocotiers, qu’il y ait une prochaine édition, au point de devenir un rendez-vous annuel, et que le débat devienne matière d’écriture. Les travaux se poursuivent jusqu’au 30 septembre, et les éditions Kadeï ont dit leur volonté d’accompagner les textes qui en sortiront.

Reste ce que la rencontre laisse déjà dans l’air, la conviction que penser la littérature camerounaise suppose de retourner là où elle s’invente, dans les villes de l’intérieur, entre gens qui prennent le temps de se lire et de se contredire. À Eséka, on parle de Dieu. On rappelle surtout que cette littérature sait encore où elle habite.

Ndongo Tsala Christophe

Spread the love

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *