Yaoundé, Cameroun – La campagne pour l’élection présidentielle du 12 octobre s’annonçait animée. Pourtant, à Yaoundé, capitale du pays, un silence suspect plane sur les espaces publics. Issa Tchiroma Bakary, président du Front National pour la Solidarité du Cameroun (FNSC) et ancien ministre de Paul Biya, s’est vu notifier une interdiction formelle d’accéder à tous les espaces publics et stades de la ville pour son meeting de weekend. La raison invoquée par les autorités ? Des « motifs de sécurité ».
Cette justification, brandie comme un ultime rempart contre l’expression démocratique, soulève une interrogation lourde de sous-entendus : de quelle sécurité parle-t-on précisément ?
Il est en effet pour le moins paradoxal, pour ne pas dire cynique, que dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, en proie à un conflit armé sanglant, les candidats parviennent, malgré les risques, à organiser des rassemblements publics. Pendant ce temps, à Yaoundé, épicentre politique du pays réputé sous contrôle, un candidat présidentiel se voit refuser l’accès aux stades pour des raisons sécuritaires. Cette distorsion dans le traitement des risques interpelle. La menace serait-elle plus grande dans la capitale pacifiée que dans les zones de guerre ? Ou cette « sécurité » serait-elle en réalité celle… du régime en place ?
Cette décision arbitraire ne trompe personne. Elle est perçue par les observateurs et la population comme la manifestation d’une peur panique. La candidature d’Issa Tchiroma, ancien porte-parole du gouvernement devenu critique, bénéficie d’une dynamique inattendue. Le capital sympathie des militants du Professeur Maurice Kamto, leader charismatique de l’opposition, semble en train de se reporter massivement derrière lui. La perspective de voir cette coalition hétéroclite mais déterminée porter Tchiroma au palais d’Etoudi est visiblement un scénario cauchemardesque pour le pouvoir.
La manœuvre est familière. Elle porte la signature indélébile des pratiques du ministre de l’Administration territoriale, Paul Atonga Nji, et d’un système rodé à l’art d’étouffer l’opposition. Musèlement, ostracisme, entraves administratives : l’arsenal est bien connu. Il ne s’agit pas de protéger les citoyens, mais de protéger un homme, Paul Biya, et une clique qui s’accroche au pouvoir contre la volonté exprimée d’un peuple excédé.
Alors que la quasi-totalité des Camerounais aspirent à un changement après des décennies de règne, le régime répond par le verrouillage. En interdisant un meeting sous un prétexte aussi fallacieux, les autorités ne font pas preuve de force, mais révèlent leur profonde faiblesse. Elles avouent leur crainte de la parole libre, leur peur du débat et leur terreur à l’idée de devoir affronter le verdict des urnes dans un cadre équitable.
Cette interdiction est bien plus qu’un incident de campagne. C’est un aveu. L’aveu que pour se maintenir, un pouvoir moribonde est prêt à piétiner les principes les plus élémentaires de la démocratie. Le peuple camerounais, lucide, observe et prend note. L’histoire retiendra que ceux qui brandissaient l’argument de la sécurité pour se protéger eux-mêmes étaient en réalité la plus grande menace pour la paix et l’avenir du Cameroun. La légitimité ne se décrète pas par décret d’interdiction ; elle naît du consentement libre des citoyens. Un consentement que l’on semble tout faire pour étouffer dans l’œuf.
Emmanuel Ekouli
