À la veille de l’élection présidentielle, le ministère de l’Administration territoriale a lancé une vaste opération de dotation en véhicules à l’intention des préfets et sous-préfets. Officiellement, il s’agit d’un renforcement logistique.Officieusement, l’opération a des allures de marché noir bien organisé.
Selon des sources internes, 94 véhicules ont été distribués : des pick-up Mitsubishi et Toyota, ainsi que des Toyota Fortuner, dernier cri. Jusque-là, rien d’anormal. Sauf qu’une condition non écrite aurait accompagné la remise des clés : graisser la patte des responsables du service en charge de la distribution, la Direction des ressources financières et matérielles du Minat.
Le tarif est clair, presque administratif :
1,5 million FCFA pour recevoir un pick-up Mitsubishi,
2 millions FCFA pour un pick-up Toyota,
entre 3 et 5 millions FCFA pour avoir la chance recevoir un Toyota Fortuner, selon le standing et, sans doute, le grade du bénéficiaire.
Une ardoise bien huilée
Une petite simulation suffit à mesurer l’ampleur du système :
40 pick-up Mitsubishi × 1,5 million = 60 millions FCFA,
30 pick-up Toyota × 2 millions = 60 millions FCFA,
24 Fortuner × moyenne 4 millions = 96 millions FCFA.
Soit un total estimé à 216 millions FCFA extorqués, de quoi financer des routes praticables ou équiper quelques hôpitaux de district.
Mais ici, les calculs se font autrement : la loyauté administrative se mesure à la capacité de “remercier” ses supérieurs.
Mais la liste des bénéficiaires réserve des surprises : parmi les heureux élus figure tenez-vous tranquille, Dieudonné Yebga, présenté naguère comme le “président” d’un Manidem doublé par le même Minat lors de la récente présidentielle. L’homme, décrit par plusieurs observateurs comme un “faux président utile”, a lui aussi reçu de sources bien informées, un de ces véhicules, preuve que la fidélité au système paie mieux que l’intégrité politique.
L’opération est tombé à point nommé, à quelques jours d’un scrutin présidentiel sous tension. Simple hasard du calendrier ? Difficile à croire. À chaque échéance, l’administration territoriale devient le maillon essentiel du dispositif électoral. Offrir des véhicules tout en exigeant discrètement un « geste », ressemble fort à une prime déguisée de fidélité politique.
Pendant que les discours officiels glorifient la transparence, le terrain, lui, parle un autre langage : celui de la commission, du pourcentage, du transfert mobile.
Quand l’État devient un concessionnaire douteux
Au fil des années, le Minat semble s’être spécialisé dans une nouvelle activité : la distribution “conditionnée”. De l’affectation d’un véhicule au renouvellement d’un matériel, tout est prétexte à une contribution informelle. Un système qui prospère dans le silence et la peur, où les dénonciations se paient cher. Résultat : des fonctionnaires humiliés, des fonds publics détournés, et une administration qui tourne à vide… ou plutôt, qui tourne à la corruption plein régime.
Au pays des dotations, rien ne se donne : tout se vend, même la logistique du service public. À ce rythme, il ne serait pas surprenant que la prochaine innovation administrative soit la vente des affectations avec facture pro forma. Les véhicules du Minat roulent peut-être vite, mais ils avancent sur une route pavée de pots-de-vin. Décidément ce ministère rime avec la corruption.
Charles Chacot Chimé
