Au Cameroun, un simple post sur Facebook peut vous valoir six mois de prison ferme. La condamnation, le 26 juillet dernier, de l’internaute Patrick Mengue à une peine d’emprisonnement pour « outrage au président de la République » est bien plus qu’un fait divers judiciaire. C’est l’aveu brutal d’un système qui, sous couvert de protéger les institutions, réduit au silence toute voix qui oserait s’interroger sur l’état de santé d’un président vieillissant, absent et muet.
Une prière devenue crime
Le motif de cette condamnation est d’une absurdité glaçante. Patrick Mengue a été interpellé le 13 avril, deux jours après avoir publié une « prière » sur Facebook. Dans celle-ci, il écrivait : « Seigneur, tu te rapproches déjà de la cible, encore un effort s’il te plaît ». Ce texte, qui ne mentionne même pas nommément Paul Biya, a suffi à déclencher l’appareil répressif. Le tribunal y a vu un outrage au chef de l’État.
Maître Yvan Batam Nkolong, avocat de Patrick Mengue, a dénoncé une justice aux ordres : « Nous avons l’impression que la justice n’a pas été indépendante parce qu’il faut noter que l’infraction était “outrage au président de la République”. Ça fait quand même peur lorsqu’on est en train de juger une affaire et qu’on a pour partie adverse le ministère public, qui défend le chef suprême de la magistrature ». Un autre conseil, Maître Francois Nguini Mebenga, souligne l’inanité des charges : « Au regard des faits, le dossier était vide. Nous ne comprenons pas comment le ministère public a pu s’appuyer sur des éléments vides pour requérir la charge dans ce dossier ».
Un climat de terreur institutionnalisé
Cette décision inique n’est pas un excès isolé, mais une stratégie délibérée. Cyrille Rolande Bechon, présidente de l’ONG Nouveaux droits de l’Homme, dénonce un message clair adressé à tous les Camerounais : « Il n’y a rien qui justifie cet emprisonnement, si ce n’est tout simplement un besoin de punir, de réprimer, de faire peur aux citoyens, de dire qu’on a l’appareil judiciaire qu’on peut utiliser à tout moment, de créer ce climat de peur qui existe déjà ».
Le délit d’« outrage » est l’arme favorite d’un régime qui ne supporte aucune contradiction. Le Code pénal camerounais, en réprimant l’outrage, la diffamation et les atteintes à l’honneur des institutions, offre un bouclier juridique à un pouvoir qui se veut intouchable. Ce n’est pas la première fois que cette disposition est utilisée pour bâillonner les esprits critiques. En 2017, l’écrivain Patrice Nganang était arrêté pour des propos tenus sur Facebook. En 2010, le journaliste Jean Bosco Talla était condamné à un an de prison avec sursis et à une amende de plus de 3,2 millions de FCFA pour un article jugé offensant. Le régime Biya, champion toutes catégories de l’autoritarisme judiciaire, use et abuse de ces poursuites pour asphyxier toute velléité de contestation.
L’énigme du président absent
Ce déchaînement répressif intervient dans un contexte où Paul Biya, 93 ans, a quitté Yaoundé le 7 juin 2026 pour un « court séjour privé en Europe ». Cinquante jours plus tard, il n’est toujours pas rentré. Son séjour en Suisse, entouré du plus épais secret, est le plus long qu’il ait jamais passé à l’étranger. Aucune communication officielle détaillée n’a été faite sur son état de santé. Selon Jeune Afrique, le chef de l’État aurait même été admis dans une clinique privée suisse après avoir fait un malaise.
Face à ce silence assourdissant, l’opposition s’interroge légitimement. Le député Jean-Michel Nintcheu a appelé le Conseil constitutionnel à constater la vacance du pouvoir. Son parti, l’UDC, estime que « la stabilité d’une République ne peut reposer sur le silence ou les suppositions ». Pendant ce temps, le parti au pouvoir tente de rassurer par des formules creuses : « Le pouvoir n’est pas vacant. Le Lion n’est pas parti », a écrit Christophe Mien Zok. Mais qui peut croire encore à cette mise en scène ?
L’hypocrisie d’un régime en pilotage automatique
Le régime Biya gouverne par l’opacité et la terreur. Pendant que les Camerounais s’inquiètent légitimement de l’état de leur président, ses affidés préfèrent emprisonner un citoyen pour une prière. Cette condamnation est une insulte à l’intelligence et à la dignité d’un peuple. Elle révèle la fragilité d’un pouvoir qui ne peut se maintenir que par la répression, incapable de répondre aux questions les plus élémentaires de ses concitoyens.
Paul Biya, que certains appellent encore le « Lion », est devenu un roi fantôme, invisible et inaudible, qui règne depuis son lit d’hôpital suisse. Mais un roi fantôme n’a pas à dicter sa loi à un peuple qui aspire à la transparence et à la liberté. L’affaire Patrick Mengue n’est que le symptôme d’une maladie bien plus grave : celle d’un régime qui, pour cacher sa propre déliquescence, préfère museler ceux qui osent la pointer du doigt.
Emmanuel Ekouli
