J’ai lu « Hdh ou Fdf ? » d’une traite, entre un soir et le lendemain matin, et je dois dire d’emblée ce qui m’a arrêté. Ce sigle, Fdf, fort devant la femme, fonctionne comme un scalpel. Il découpe dans notre langage courant une catégorie qu’on nomme rarement à voix haute, et Batoum la retourne contre son propre personnage, comme l’arme même qu’il croyait détenir, la virilité comme domination.

Un scalpel dans la langue

Le choix des noms n’est pas moins habile. Caca et Coco, presque jumeaux à l’oreille, installent d’entrée un rapport de miroir déformant entre deux masculinités possibles. L’un s’effondre dans l’abjection que son nom portait déjà en germe, l’autre incarne une autorité qui veut réparer sans jamais sermonner. L’auteur évite ainsi le piège du texte à thèse, car la sanction collective ne vient pas d’un discours mais d’un silence organisé. Le stylo qu’on vient chercher sans un regard, le box déserté, l’odeur qu’on prête à un homme qu’on veut faire disparaître socialement avant qu’il ne disparaisse pour de bon, tout cela suffit largement. L’histoire rejoint quelque chose qu’on voit grandir un peu partout ces derniers temps, ces collectifs d’hommes qui prennent sur eux, entre pairs, de nommer et de sanctionner la violence conjugale, plutôt que de laisser ce travail aux seules victimes. La Communauté des Hdh n’est pas très loin d’initiatives bien réelles qu’on observe de Douala à Dakar, où des hommes s’organisent en vigilance fraternelle. Batoum donne chair à cette idée par le corps même de Caca, qui se vide avant que sa conscience ne se redresse. C’est une belle trouvaille narrative, et je le dis sans flatterie inutile.

Une fiction rattrapée par les faits divers

Ce texte arrive à un moment où on ne peut plus le lire comme une simple fable morale parmi d’autres. Ce début d’année a donné à cette allégorie une gravité presque documentaire. À Nkolmetet, une adolescente enceinte de dix sept ans a été tuée à la machette par son compagnon, qui a justifié son geste, lors de sa garde à vue, par la jalousie et le doute sur la paternité. Quelques semaines plus tard, à Douala, une femme a eu la gorge tranchée par son compagnon dans l’enceinte même d’une école où elle avait cru trouver refuge, sous les yeux de témoins impuissants. Le ministère en charge de la promotion de la femme reconnaît lui même que le phénomène demeure insuffisamment documenté au Cameroun, tout en ayant enregistré des dizaines de cas de féminicide rien que pour l’année 2023. Et l’indignation soulevée, plus récemment encore, par la peine avec sursis accordée à un homme reconnu auteur des coups ayant tué son épouse, condamné non pour meurtre mais pour coups mortels, dit assez à quel point notre justice peine encore à nommer ces morts pour ce qu’elles sont.

Face à cela, le récit de Batoum ne raconte pas une gifle isolée qu’on pourrait excuser par la fatigue d’un homme excédé. Il raconte le point de départ d’une trajectoire que notre pays voit trop souvent se terminer dans un fait divers macabre. La quarantaine imposée à Caca prend alors une épaisseur nouvelle. Elle n’est plus seulement une leçon de savoir vivre entre collègues de bureau, elle devient une forme de prévention communautaire, une façon de dire que la violence conjugale ne doit plus être ce sujet qu’on regarde ailleurs tant qu’il n’a pas viré au drame. Une réserve, tout de même, en lecteur un peu tatillon : la scène du désir empêché, cette allusion aux images qui nourrissaient jusque là le désir de Caca, introduit une explication presque mécanique de son effondrement, quand tout le reste du texte suggérait une cause plus intérieure, la honte, l’exclusion, le miroir tendu par les pairs.

Trois livres, une même urgence

« Hdh ou Fdf ? » ne se lit pas isolément du « Silence des hommes », recueil dans lequel Batoum donnait déjà la parole à des figures masculines empêtrées dans leurs non-dits. Le silence, là, était une prison. Ici, il devient une arme collective retournée contre l’homme violent. Avec « Révolution », poème fleuve, l’auteur posait déjà les bases d’un sursaut collectif. « Hdh ou Fdf ? » en est une déclinaison miniature, une révolution de bureau, mais qui obéit à la même logique. Sur la forme, Batoum tient son dialogue avec un art très sûr de l’oralité, cette langue parlée qui garde la trace du camfranglais sans jamais céder au pittoresque de commande, un art de fabrique qu’on retrouve depuis « Yààni ». La chute, cette phrase de Kiki qui ramène tout à l’essentiel, commencer par considérer une femme comme un être humain digne de respect, vaut mieux que n’importe quelle envolée finale.

Baltazar Atangana

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