Il est 17 heures à Yaoundé quand notre bus quitte la gare routière. Le trajet doit durer cinq heures, six au pire. Nous arriverons à Douala le lendemain à 9 heures : seize heures pour parcourir environ 250 kilomètres. Cette performance involontaire résume à elle seule l’état de la route la plus stratégique du Cameroun et, avec elle, celui de la gouvernance du pays.
Les premières heures laissent croire à un voyage ordinaire. Puis, passé Matomb, la file de véhicules s’allonge à perte de vue. Camions de marchandises, cars bondés, voitures particulières : tout s’immobilise sur la chaussée. Les moteurs s’éteignent, les passagers descendent, s’interrogent. Personne n’a d’explication officielle, aucun panneau n’annonce les travaux, aucun agent ne régule la circulation. On apprendra auprès d’un chauffeur résigné que la cause est connue de tous : le chantier de réhabilitation, ouvert il y a plus de quatre ans, a transformé l’axe en parcours du combattant.
Quatre ans! Dans n’importe quel pays soucieux de ses citoyens, un tel délai pour réhabiliter une route aurait provoqué un scandale d’État. Ici, il est devenu un paysage familier. Les engins sont rares, les ouvriers plus encore, et les déviations improvisées tiennent lieu de plan de circulation. Les promesses de livraison se sont succédé, sans qu’aucun responsable n’ait jamais eu à rendre de comptes.
Et il y a les « nids d’éléphants », ces cratères que les Camerounais ont baptisés avec une ironie amère. Nous en comptons trois particulièrement monstrueux, trois pièges où les véhicules s’engagent au ralenti, tanguent, parfois s’enlisent. Chacun provoque un goulet d’étranglement. À chacun, la colonne s’arrête deux, voire trois heures, sans avancer d’un mètre. Une camionnette en panne, un camion mal engagé, et c’est tout l’axe qui se fige.
La nuit tombe sur des centaines de voyageurs prisonniers de la chaussée. Des mères tentent d’endormir leurs nourrissons dans la chaleur du car. Des commerçantes voient leurs denrées périssables se gâter. Un malade, dit-on, a dû être évacué à pied vers un village voisin. Des vendeurs ambulants profitent de l’aubaine, fournissant eau et beignets à prix d’or. Dans l’obscurité, l’insécurité guette : chacun surveille ses bagages, redoute les coupeurs de route qui prospèrent dans ces embouteillages interminables.
À 9 heures du matin, les premiers immeubles de Douala apparaissent enfin. Les passagers descendent, hagards, courbaturés, certains en colère, d’autres simplement vides. Pour eux, la journée de travail est déjà perdue, les rendez-vous manqués, les marchandises compromises.
Ce calvaire n’a rien d’une fatalité. Il est le produit d’un système. Après plus de quatre décennies au pouvoir, le régime de Paul Biya n’a pas su garantir aux Camerounais une route digne de ce nom entre la capitale politique et la capitale économique, par où transite l’essentiel des richesses du pays et du port de Douala. Les budgets d’infrastructures sont votés, les marchés attribués, les cérémonies de lancement orchestrées.
Les résultats, eux, se mesurent en nuits blanches sur le bitume. À qui profitent les milliards annoncés ? Pourquoi un chantier de deux ans n’est-il pas achevé ? Qui contrôle, qui sanctionne ? Ces questions restent sans réponse, comme restent sans réponse les doléances des usagers.
Pendant ce temps, l’élite gouvernante circule en convois escortés, loin des nids d’éléphants et des files immobiles. Le contraste est saisissant entre ceux qui décident et ceux qui subissent. Cette route est devenue le symbole d’un pouvoir déconnecté de son peuple, usé par la durée, incapable de remplir sa mission la plus élémentaire : permettre aux citoyens de se déplacer, de travailler, de vivre.
Les Camerounais ne demandent pas des miracles. Ils demandent une route. Tant que cette exigence minimale ne sera pas satisfaite, la nationale n°1 restera le miroir fidèle d’un État à bout de souffle.
Edwige Christine Mekoui
