Au Cameroun, la plume est devenue un fusil, et celui qui la tient, une cible. La liberté de la presse, ce pilier essentiel de toute démocratie digne de ce nom, est en train de se mourir sous nos yeux, étouffée par un système qui a fait de la répression des journalistes une pratique systématique.
Les faits sont là, documentés, confirmés par les organisations les plus crédibles. Le Cameroun occupe la 130e place sur 180 au Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières pour 2024 . Mais ce chiffre, aussi alarmant soit-il, ne dit rien de l’effroi qui saisit tout journaliste lorsqu’il se rend sur son lieu de travail. Il ne raconte pas les nuits blanches des familles de nos confrères détenus, ni le silence assourdissant qui suit un assassinat.
Le Parlement européen, dans une avant résolution historique qui sera certainement adopté le 3 avril prochain, dénonce la persécution des journalistes au Cameroun . Il pointe une réalité insoutenable : nos confrères sont « régulièrement détenus, agressés, censurés et emprisonnés pour subversion, diffamation criminelle, fausses informations et par représailles » lorsqu’ils s’aventurent à couvrir la crise dans les régions anglophones . Pire encore, un rapport alarmant du Comité des Nations unies contre la torture indique que, « une fois détenus, les journalistes sont souvent maltraités, torturés et tués » .
Nous assistons à une véritable instrumentalisation de la justice. L’arsenal juridique, et notamment la loi antiterroriste de 2014, est détourné pour réduire au silence les voix critiques . Des civils, journalistes de surcroît, sont jugés devant des tribunaux militaires, une pratique contraire au droit international . On invoque des charges de « subversion » ou de « mise en danger de la sécurité de l’État » , comme si le simple fait d’informer, de poser une question gênante, équivalait à un acte de guerre. Le cas d’Amadou Vamoulké, ancien directeur général de la CRTV, est emblématique. Cet homme de 74 ans, en mauvaise santé, purge une peine de 32 ans de prison pour sa gestion « indépendante » de l’audiovisuel public . Trente-deux ans, c’est la sentence que l’on réserve à un ennemi public, pas à un professionnel de l’information.
Mais ce qui est peut-être le plus révoltant, c’est l’impunité totale qui entoure les crimes les plus graves. L’assassinat de notre confrère Martinez Zogo en janvier 2023, une vengeance que Reporters sans frontières qualifie de « crime d’État » , n’a toujours pas connu de dénouement transparent. L’enquête piétine, le procès qui a commencé en juillet 2024 semble tourner en rond , et les puissants impliqués restent intouchables. Et que dire de Samuel Wazizi, arrêté en 2019 et mort en détention dans des circonstances troubles ? Ou d’Anye Nde Nsoh, abattu en mai 2023 ? Tous ces dossiers sont enterrés, les enquêtes sont au point mort . Cette culture de l’impunité est un signal envoyé à tous les journalistes : vous pouvez être tué, votre meurtrier ne sera jamais inquiété.
Cette stratégie de la terreur porte ses fruits. L’auto-censure est devenue la règle. Le paysage médiatique, paradoxalement l’un des plus riches d’Afrique, est en train de se vider de sa substance critique . RSF dénonce « 42 années terribles pour la presse » sous le régime Biya . Face à cette machine à broyer la liberté, la communauté internationale doit agir. Le Parlement européen a raison d’exhorter les autorités camerounaises à libérer immédiatement les journalistes détenus et à mettre fin à la pratique des tribunaux militaires . L’Union européenne, premier partenaire commercial du Cameroun, doit utiliser son poids diplomatique et économique pour exiger des améliorations tangibles .
Nous, journalistes, ne sommes pas des ennemis publics. Nous sommes des citoyens qui exercent leur métier, un métier de vérité et de service. En faisant de nous des cibles, c’est le droit de chaque Camerounais à l’information qui est bafoué. Il est temps que la justice cesse d’être une arme et redevienne ce qu’elle devrait toujours être : un rempart.
Adèle Amalega
