Yaoundé, le 30 juin 2026 – Il aura fallu un faux décret, un pli scellé déposé à la sauvette dans les locaux de la CRTV, pour que le régime de Yaoundé daigne enfin briser le silence. Mais au lieu d’apaiser les esprits, le communiqué officiel publié ce mardi par le Gouvernement de la République aggrave le malaise. Car derrière la tentative pathétique d’introduire un “Vice-Président” fantoche dans les arcanes du pouvoir, c’est une vérité bien plus crue qui éclate : au Cameroun de Paul Biya, la gouvernance n’est plus qu’un bric-à-brac d’ombres où les responsabilités s’évaporent comme la rosée au matin, et où la désinformation, savamment entretenue par des réseaux sociaux sans foi ni loi, tient lieu de politique publique.
Que nous dit le communiqué de ce mardi, sinon ce constat d’échec ? On nous apprend qu’un “individu non identifié” a pu, en plein mois de juin, franchir les grilles de la Présidence, imiter les sceaux officiels, contrefaire la signature de Son Excellence Paul Biya, et se présenter à la télévision d’État comme le porteur d’un décret présidentiel. Un scénario de film de série B qui se serait déroulé sous les yeux de services de sécurité censés être parmi les plus “vigilants” du continent. Mais plutôt que de pointer du doigt l’effondrement des mécanismes de contrôle au sein du palais de l’Unité, le pouvoir préfère noyer le poisson : il nous rebat les oreilles avec des “protocoles ultra-sécurisés” et une “centralisation” qui, manifestement, n’existent que dans les discours.
Le problème est là. Depuis quarante-quatre ans, le régime de Paul Biya s’est érigé en forteresse impénétrable, mais cette forteresse est un château de cartes. Chaque crise, chaque rumeur, chaque tentative de putsch virtuel révèle une même pathologie : l’absence totale d’une chaîne de responsabilité claire. Qui a laissé entrer cet imposteur ? Qui a validé le pli ? Qui, dans l’entourage présidentiel, a fermé les yeux ou, pire, a organisé cette mascarade pour tester les fidélités ? Le Gouvernement répond par un silence assourdissant. Les “services compétents” sont saisis, nous dit-on. Mais quels services ? Sous l’autorité de qui ? Et surtout, quels comptes seront rendus aux Camerounais, qui paient leurs impôts pour que l’État soit incapable de garantir l’authenticité de ses propres décrets ?
Nous assistons, impuissants, à la comédie du pouvoir. Le faux décret a été intercepté, soit. L’imposteur est en détention, soit. Mais ce n’est pas une victoire, c’est un aveu. Un aveu que la gouvernance camerounaise est devenue une nébuleuse où les décisions se prennent dans l’opacité la plus totale, où les initiés se livrent à une guerre de clans silencieuse, et où le Chef de l’État, muré dans ses voyages et ses absences, apparaît comme le dernier à être informé des coups tordus ourdis en son nom. Ce n’est pas une république, c’est une cour des miracles.
Pendant ce temps, les Camerounais, eux, sont livrés en pâture à la désinformation. Le communiqué gouvernemental les exhorte au “discernement” et à la “vigilance” face aux manœuvres de déstabilisation. Mais de qui se moque-t-on ? Alors que le pouvoir centralise l’information officielle pour la rendre aussi aseptisée qu’un communiqué de la Chine populaire, les réseaux sociaux – WhatsApp, Facebook, Telegram – sont devenus le seul espace de liberté d’expression, mais aussi le réceptacle de toutes les intox. Faute de source fiable, faute de confiance dans des médias d’État réduits à l’état de porte-voix, les citoyens se tournent vers ces canaux parallèles où se mêlent vraies révélations et fables grossières. Le régime dénonce la désinformation, mais il en est le premier producteur, en se taisant sur les sujets qui fâchent, en laissant le champ libre aux rumeurs, en noyant les affaires graves sous des procédures judiciaires opaques.
La tentative de faux décret n’est que le symptôme d’une maladie plus profonde : l’absence de vérité dans le débat public. Qui est le véritable “Vice-Président” dans ce pays ? Est-ce le directeur de cabinet, le général de la garde, le ministre secrétaire général, ou l’ami d’enfance revenu d’exil ? Personne ne sait. Et c’est ce flou artistique qui permet à des individus malintentionnés de s’infiltrer dans les rouages de l’État. En ne clarifiant jamais les rôles, en maintenant une ambiguïté permanente sur la succession, en laissant planer le mystère sur l’état de santé du Président, le pouvoir crée un vide que les aventuriers s’empressent de combler.
Les Camerounais ont soif de transparence. Ils veulent savoir qui gouverne réellement, qui signe les décrets, qui valide les nominations. Mais le régime leur répond par des généralités sur les “prérogatives discrétionnaires du Président”. C’est précisément cette “discrétion” qui est le cancer de la nation. Elle n’est pas la marque d’un pouvoir fort, mais celle d’un pouvoir faible, qui se cache derrière ses protocoles pour masquer son impuissance à contrôler ses propres services. La preuve : si les protocoles étaient si “ultra-sécurisés”, comment un simple quidam aurait-il pu s’introduire dans les locaux de la CRTV avec un faux décret ? Ne nous mentons pas : cette faille sécuritaire est un scandale d’État.
Nous exigeons des noms. Nous exigeons des têtes. Nous exigeons que les responsables de cette faille dans la sécurité du palais de l’Unité soient identifiés et sanctionnés publiquement. Que le ministre de l’Administration territoriale, que le délégué général à la Sûreté nationale, que le commandant de la garde présidentielle s’expliquent. Que la hiérarchie militaire et policière soit secouée. Que l’on cesse de nous prendre pour des naïfs en évoquant la “vigilance” de la CRTV. Cette vigilance n’est que le rattrapage d’une incurie généralisée.
Et que l’on cesse, surtout, de stigmatiser les réseaux sociaux. Ils sont le miroir de l’échec de l’État. Si les Camerounais se tournent vers ces canaux, c’est parce que les canaux officiels sont bouchés par la propagande. On ne peut pas, d’un côté, étouffer la presse indépendante, museler les opposants, contrôler les ondes, et, de l’autre, pleurer sur la désinformation. La désinformation est la fille de l’opacité. Si le pouvoir voulait sincèrement lutter contre elle, il commencerait par ouvrir ses livres, ses procès-verbaux, ses listes de nominations, et par rendre des comptes sur le moindre centime du budget de la Présidence.
Mais non. Le régime préfère la fuite en avant, les communiqués lénifiants, et les enquêtes judiciaires qui s’enlisent dans les sables mouvants de l’impunité. Ce faux décret est un signal d’alarme. Il nous dit que le Cameroun tangue, que l’État est une coquille vide, que les institutions ne sont que des décors de cinéma. Le peuple camerounais est mûr, il est intelligent, il est lucide. Il sait que cette tentative d’imposture n’est pas un canular isolé, mais la conséquence logique d’un système où tout est faux : les élections, les chiffres, les promesses, et jusqu’aux signatures au bas des décrets.
Il est temps que les coupables soient nommés. Il est temps que la gouvernance retrouve une boussole. Tant que le pouvoir se drape dans son mystère, il alimentera les pires fantasmes. La réplique de ce mardi devrait être une prise de conscience : le Cameroun de Paul Biya ne peut plus survivre dans le flou. Soit le Chef de l’État reprend en main son administration, nettoie ses écuries et rétablit une chaîne de commandement claire, soit il accepte que son pays sombre dans le chaos d’une légitimité contestée de l’intérieur.
Pour l’heure, le communiqué gouvernemental est un pansement sur une plaie purulente. Il ne convainc personne. Il ne rassure personne. Il ne fait que souligner, une fois de plus, l’abîme entre un discours institutionnel déconnecté et une réalité de marécage. Cameroun, réveille-toi ! Le ridicule ne tue pas, mais il corrode la confiance. Et sans confiance, il n’y a pas d’État. Il n’y a que des ombres qui s’agitent dans un palais vide.
Emmanuel Ekouli
