Publié en 2006 aux éditions Karthala, dans la collection « Hommes et sociétés » dirigée par Jean Copans (322 p., ISBN 2-84586-780-8), cet ouvrage compte parmi les derniers que Jean-Marc Ela ait fait paraître de son vivant. Prêtre du diocèse d’Ebolowa, sociologue, anthropologue et théologien, Ela avait quitté le Cameroun en 1995 pour s’installer en exil au Québec, après avoir été menacé pour s’être obstiné à réclamer la vérité sur l’assassinat du père Engelbert Mveng. Il y enseigna la sociologie à l’Université Laval jusqu’à sa mort, survenue le 26 décembre 2008 à Vancouver, deux ans à peine après la publication de ce livre, et fut inhumé à Ebolowa, sa ville natale. Écrit depuis cet exil qui devait s’avérer définitif, l’ouvrage pose une question que la littérature managériale sur l’Afrique a longtemps préféré contourner.

Comment penser la productivité et la compétitivité des entreprises sur un continent où le rapport au travail s’est formé dans la violence coloniale et se prolongeait alors sous la pression des programmes d’ajustement structurel et des privatisations. Ela y refuse d’emblée deux facilités. La première consiste à réduire l’échec des entreprises publiques africaines à un problème de gouvernance ou de coûts de facteurs, comme le font la plupart des rapports techniques des institutions de financement. La seconde consiste à expliquer cet échec par une incompatibilité culturelle entre l’esprit communautaire africain et la rationalité économique, thèse popularisée en son temps par Etounga Manguélé sous le nom d’« ajustement culturel ».

Contre ces deux lectures, l’auteur propose une sociologie historique du travail qui articule mémoire coloniale, temporalité industrielle et stratégies de résistance ouvrière. Près de vingt ans après sa publication et près de deux décennies après la mort de son auteur, dans un contexte où les débats sur le découplage économique, la souveraineté industrielle et la remise en cause du consensus de Washington occupent à nouveau le devant de la scène, cette lecture garde une actualité que peu d’ouvrages de sociologie économique africaniste peuvent revendiquer.

Le procès du culturalisme économique

Les chapitres consacrés à la gestion et aux cultures d’entreprise constituent le cœur théorique du livre. Ela y déconstruit le présupposé selon lequel la solidarité familiale et les réseaux de réciprocité seraient par nature incompatibles avec l’accumulation. Il ne nie pas les pressions communautaires qui pèsent sur les entrepreneurs africains, il refuse seulement d’en faire une fatalité anthropologique.

En s’appuyant sur Peter Geschiere, il montre que l’opposition entre un ethos économique occidental dominé par le marché et un ethos africain dominé par la parenté relève d’une simplification trompeuse, tant les trajectoires d’hybridation entre logiques locales et économie mondiale sont diverses (p. 293). La démonstration se retourne alors contre son objet initial. Si un ajustement culturel doit avoir lieu, écrit Ela, c’est davantage du côté des entrepreneurs étrangers, qui ont tout à apprendre de l’Afrique (p. 296). Cette inversion du regard, appuyée sur les exemples japonais et chinois où l’esprit de famille n’a pas empêché l’industrialisation, est l’un des apports les plus stimulants de l’ouvrage pour quiconque continue de penser la performance des entreprises africaines à travers une grille strictement occidentale.

Cette défense de l’enracinement culturel n’échappe cependant pas à un écueil que l’auteur ne discute qu’à peine. En valorisant les tontines et les réseaux de solidarité comme preuve d’un esprit d’entreprise authentiquement africain, Ela tend à minorer les coûts de transaction que ces mêmes réseaux imposent aux entrepreneurs, notamment la pression redistributive qui décourage le réinvestissement du capital. Le livre affirme que de nombreux entrepreneurs africains parviennent à s’affranchir des contraintes familiales (p. 295), mais cette affirmation reste largement illustrative plutôt qu’étayée par des données comparatives systématiques.

L’économie politique de la privatisation

Le chapitre consacré aux guerres des marchés et aux stratégies politiques (p. 81-127) constitue sans doute la partie la plus directement utile aux lecteurs familiers des institutions de Bretton Woods. Ela y décrit la privatisation non comme une opération technique mais comme un champ de bataille où se recomposent les rapports de pouvoir hérités de la colonisation.

Il qualifie les réformes imposées par la Banque mondiale de catéchisme économique, reprenant une formule de Béatrice Hibou (p. 82), et dénonce une rhétorique de la bonne gouvernance qui sert de façade à des pratiques que les bailleurs de fonds préfèrent ignorer. La charge est parfois polémique, jusqu’à comparer la Banque mondiale à un nouveau Moïse conduisant l’Afrique vers une terre promise du marché mondial (p. 81).

Mais l’intuition centrale mérite d’être prise au sérieux. Une privatisation qui ne s’interroge pas sur la capacité des élites locales à capter les nouveaux actifs reproduit, sous un habillage néolibéral, les mêmes logiques d’accaparement que le système qu’elle prétend corriger. Cette analyse anticipe des débats aujourd’hui centraux sur l’économie politique des réformes structurelles et sur la nécessité d’évaluer les conditions sociopolitiques locales avant toute prescription générique de compétitivité.

On regrettera que cette charge contre les institutions internationales cède parfois à un registre plus polémique que démonstratif, la formule frappante l’emportant sur l’analyse chiffrée. Cet ouvrage aurait gagner à documenter plus systématiquement les mécanismes de capture qu’il dénonce, plutôt qu’à s’en remettre à l’accumulation de citations convergentes.

La mémoire du travail forcé et les résistances silencieuses

La contribution la plus originale du livre se trouve toutefois ailleurs, dans les chapitres consacrés au temps industriel et aux résistances ouvrières (p. 211-287). Ela y montre que l’encadrement du personnel dans de nombreuses entreprises africaines reconduit, sous des formes atténuées, la surveillance disciplinaire héritée des chantiers coloniaux. Il interprète l’expression « le travail du Blanc ne finit pas » (p. 272) non comme le symptôme d’un rapport pathologique au travail, mais comme la trace d’une mémoire d’insoumission qui continue d’informer les comportements ouvriers, retards, lenteurs, réinvention de la palabre au cœur du temps industriel.

Cette lecture rejoint, sans jamais la citer, la tradition analytique que James Scott a développée sous le nom d’armes des faibles, ces formes de résistance quotidienne et non organisée par lesquelles des acteurs subalternes contestent un ordre qu’ils ne peuvent affronter frontalement.

En replaçant ces comportements dans une généalogie de la prolétarisation coloniale plutôt que dans un supposé déficit culturel, Ela offre aux praticiens du développement un outil de lecture qui reste précieux à l’heure où l’on cherche encore à comprendre pourquoi tant de réformes de gestion des ressources humaines échouent à produire l’adhésion attendue.

Une enquête exploratoire publiée en 2026 par l’association camerounaise COHPE, pilotée par sa présidente-fondatrice Dr Maa Dorothée avec le concours de Philippe Ferdinand Onana et de la psychologue clinicienne Nathalie Assen-Betchem, offre à cet égard un écho contemporain inattendu, celui d’un rapport au travail où la disponibilité permanente a supplanté la présence, comme si la formule d’Ela trouvait, deux décennies plus tard, une déclinaison numérique de cette même incapacité à refermer la parenthèse du travail.

En guise de conclusion

Travail et entreprise en Afrique tient sa force d’un geste méthodologique rare, celui d’articuler l’anthropologie des affaires, la sociologie industrielle et l’histoire coloniale dans une même démonstration, plutôt que de traiter séparément la culture, l’institution et la mémoire. Cette ambition a un coût. L’ouvrage généralise parfois à l’échelle du continent des observations qui gagneraient à être situées, et son appareil de preuve repose davantage sur la citation croisée d’auteurs convergents que sur des données de terrain originales.

Ces réserves n’enlèvent rien à la portée du livre. Elles en précisent l’usage. Ce n’est pas un manuel de gestion interculturelle au sens étroit, c’est une invitation à suspendre les catégories importées de compétitivité et de performance le temps de comprendre ce que le travail signifie pour des hommes et des femmes dont l’histoire avec l’entreprise a commencé par la contrainte.

Pour des lecteurs habitués aux rapports de diagnostic institutionnel, la valeur de ce livre tient précisément à ce qu’il ne mesure pas. Il ne propose ni indicateur ni classement, mais un rappel dérangeant, à savoir que la réussite économique n’est jamais séparable des conditions sociales et historiques dans lesquelles un ordre productif cherche à s’imposer.

À l’heure où les débats sur la localisation des chaînes de valeur, la souveraineté industrielle africaine et la critique du consensus de Washington reviennent au centre de l’agenda international, ce livre écrit au tournant des années deux mille garde une actualité qui dépasse largement son moment de publication. Publié deux ans avant la mort de son auteur, loin du pays dont il n’aura plus foulé le sol vivant, il porte la marque d’un texte de fin de vie, où l’exil n’est pas seulement la condition biographique de l’écriture mais la clé de lecture de son objet.

Ela y rappelle à quiconque conçoit des politiques de compétitivité que l’informalité, la résistance ouvrière et l’attachement aux solidarités locales ne sont pas des résidus à corriger par l’ajustement, mais des rationalités qu’il faut d’abord comprendre avant de prétendre les réformer.

À propos de l’auteur

Baltazar Atangana, expert consultant en genre, inclusion sociale et développement, intervenant dans des programmes internationaux de développement en Afrique centrale et de l’Ouest. Contact : noahatango@yahoo.ca.

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