Dans Les Silences du fauteuil dentaire : Conversations avec mes patients (Cameroun 2018-2025), le Dr NKOLO TOLO Francis Daniel raconte sept années de pratique entre Akonolinga et Yaoundé. Au-delà des dents et de la douleur, il donne à entendre les confidences, les peurs, les solitudes et les espoirs de patients qui ont trouvé, sur le fauteuil dentaire, un espace où parler.

Vous écrivez dans l’avant-propos : « Je n’ai pas voulu écrire un livre. J’ai voulu tenir un carnet. » À quel moment ces notes de praticien ont-elles commencé à prendre, à vos yeux, la forme d’une œuvre littéraire ?

Dr N. : Je ne suis pas sûr que ce moment ait existé, en tout cas pas comme une décision. Pendant des années, je notais le soir ce qu’un patient m’avait dit dans la journée, pour ne pas l’oublier, comme d’autres notent une posologie. À Yaoundé, je voyais mon aîné, celui que j’appelle Docteur Mvondo, écrire dans son cahier noir ce qui lui avait échappé pendant la consultation. Lui, notait ses gestes. Moi, je notais des phrases.

Le basculement, s’il y en a un, est venu à la relecture. En mettant ces notes bout à bout, j’ai vu qu’elles se répondaient sans que je l’aie voulu. Monsieur Ela, à Akonolinga, et Papa B., des années plus tard à Yaoundé, m’avaient dit presque mot pour mot la même chose : qu’ils venaient parce que, pendant une heure, quelqu’un s’occupait d’eux. À ce moment-là, ce n’étaient plus des notes de praticien. C’était quelque chose qui parlait d’autres personnes que moi, et qui méritait d’être recopié au propre. Je garde pourtant le mot « carnet ». Il me protège de la tentation d’en faire trop.

Pourquoi avoir choisi le fauteuil dentaire comme point d’observation du monde ? Qu’est-ce que cet espace particulier permet d’entendre ou de comprendre que d’autres lieux ne donnent pas nécessairement à voir ?

Dr N. : Je ne l’ai pas choisi ; c’est le seul endroit que je connaisse vraiment. Mais il a une particularité que j’ai mis du temps à voir. Le patient y est à demi couché, la bouche ouverte, parfois engourdie, le visage tenu par les mains d’un autre. Il ne peut plus tenir son rôle. Le cadre, le chef, le père de famille respecté, tous se retrouvent dans la même position, les yeux au plafond.

Il y a aussi le fait que je suis un inconnu, et que je ne pose pas de questions sur leur vie. Monsieur O. venait chaque jeudi parce que c’était, disait-il, le seul endroit où personne ne lui demandait comment il allait. Ce n’est pas moi que ces patients choisissent, c’est la situation. N’importe qui d’autre à ma place aurait entendu la même chose.

Enfin, il faut dire ce qui manque autour. Dans nos quartiers, il n’y a pas de psychologue à qui l’on irait, pas de numéro vert, pas d’anonyme à qui parler. Quand les gens veulent dire quelque chose, ils le disent à qui ils peuvent. Le fauteuil dentaire n’est pas un lieu fait pour cela. C’est seulement un lieu où cela arrive.

Votre livre couvre la période 2018-2025, de l’hôpital de district d’Akonolinga à votre pratique en cabinet à Yaoundé. Comment ces deux expériences ont-elles transformé votre regard sur votre métier et sur vos patients ?

Dr N. : Akonolinga m’a appris que je n’allais pas exercer la profession qu’on m’avait enseignée. À la faculté, on extrait une dent. Là-bas, avec une pince, un davier et de la Xylocaïne comptée, j’ai extrait trois semaines de douleur à un vieil homme qui avait marché deux heures. J’y ai appris la nécessité, et j’y ai appris mes limites, de la pire manière, un soir de novembre. J’y ai appris aussi, de la bouche d’un arracheur de dents, que j’étais propre, que je parlais bien, mais que je ne connaissais personne.

Yaoundé m’a appris autre chose. Avec un fauteuil neuf et un équipement correct, la technique cesse d’être le problème, et l’on découvre ce qu’elle cachait. Mon aîné m’y a appris à dire non, même à un patient qui signe le devis avec le sourire. Et j’y ai rencontré des gens qui avaient les moyens de tout, sauf de dire ce qu’ils portaient.

Ce sont les mêmes bouches, les mêmes douleurs, les mêmes peurs. Mais ce ne sont pas les mêmes silences. Le premier lieu m’a rendu modeste devant le geste. Le second m’a rendu attentif à ce qui vient après le geste.

Dans vos récits, la douleur dentaire apparaît souvent comme la porte d’entrée vers une autre douleur : solitude, peur, précarité, deuil, dépendance, vieillissement ou difficultés familiales. À quel moment avez-vous compris que vous n’étiez plus seulement en train de soigner des dents, mais d’écouter des vies ?

Dr N. : Je peux dater ce moment. C’était à Akonolinga, un jeudi, à la fin de la saison sèche. Un instituteur à la retraite, mon patient le plus facile, m’a demandé si l’on avait raté sa vie quand on avait enseigné trente-cinq ans et qu’on n’avait plus rien à soi. J’ai enlevé mes gants, j’ai tiré un tabouret et je me suis assis en face de lui. C’était la première fois que je m’asseyais pour écouter. Il m’a dit qu’il ne venait pas pour ses dents, mais parce que pendant quarante-cinq minutes quelqu’un s’occupait de lui.

Ce jour-là, j’ai compris que la consultation peut être terminée et qu’il reste une conversation à tenir. Je l’ai compris une seconde fois, plus nettement, avec une femme venue de l’Extrême-Nord sous un faux nom, douze heures de route pour une dent que l’on aurait pu reconstruire chez elle. Après son départ, j’ai cessé de me raconter que mon métier consistait uniquement à soigner des dents.

Je tiens pourtant à une limite. Je ne suis pas psychologue et je ne veux pas en être un. Je ne provoque pas les confidences. J’essaie seulement de ne pas les empêcher.

Le silence est au cœur du titre et traverse de nombreux récits. Vous écrivez notamment qu’un silence de patient est rarement du calme, mais souvent « quelque chose qui attend ». Que vous ont appris les silences de vos patients ?

Dr N. : Ils m’ont d’abord appris que je m’étais trompé sur eux. Jeune praticien, je trouvais reposants les patients qui se taisaient. Je prenais leur silence pour une bénédiction. Monsieur Ela m’a montré que c’était presque toujours quelque chose qui cherchait un endroit où se poser, et qui, faute de place, repartirait peser ailleurs, dans une cuisine ou devant une télévision.

Ils m’ont ensuite appris qu’il n’y a pas un silence, mais plusieurs. Il y a le silence de celui qui a honte de sa bouche et qui cache son menton derrière sa main. Il y a celui de l’homme qui vient de laisser échapper un mot de trop et qui décide, à cet instant précis, s’il continue ou s’il se rétracte. Il y a aussi des silences heureux, comme celui que j’ai partagé avec un patient en plein Ramadan, où deux personnes font ensemble quelque chose qui leur tient à cœur sans avoir besoin de se le dire.

La règle que j’en ai tirée tient en peu de mots : ne jamais forcer un silence à parler, et ne jamais faire comme s’il n’existait pas. Un enfant de sept ans l’a dit mieux que moi en m’expliquant son dessin. Les bulles vides, c’était pour les mots qu’on n’est pas obligé de dire.

Certains personnages vous confrontent à vos propres limites professionnelles, notamment dans « La nuit où j’ai cassé ». Pourquoi avoir choisi de conserver dans le livre cet épisode où vous racontez sans détour une erreur liée à votre inexpérience ?

Dr N. : Parce que sans ce chapitre, le livre aurait menti. J’aurais aligné vingt-quatre récits où j’écoute bien, où je trouve le geste juste, et le lecteur aurait cru lire le portrait d’un bon docteur. Or j’ai aussi été ce jeune homme en blouse blanche qui, pendant deux heures, a touché à une mâchoire fracturée qu’il fallait évacuer, parce qu’il avait peur d’avoir l’air de quelqu’un qui n’y arrive pas.

Le médecin qui m’a tiré dehors par la manche m’a dit le lendemain que le piège n’était pas de ne pas savoir, mais de ne pas vouloir admettre qu’on ne sait pas. Je savais. C’est cela qui rend l’épisode difficile à écrire, et c’est pour cela qu’il devait y être.

Je ne l’ai pas écrit pour me racheter. On ne se rachète pas d’une faute pareille en l’écrivant. Je n’en ai même pas tiré une leçon propre, seulement une prudence un peu basse, qui me fait appeler trop tôt plutôt que trop tard. Mais je la raconte aux jeunes confrères qui prennent leur premier poste isolé. Si un seul d’entre eux décroche le téléphone une heure plus tôt que moi, le chapitre aura servi.

Votre récit consacré à Pa’a Bekolo, l’arracheur de dents du marché, est particulièrement complexe : vous ne cautionnez pas sa pratique, mais vous cherchez à comprendre pourquoi des patients continuent de le consulter. Que vouliez-vous interroger à travers cette rencontre entre médecine institutionnelle et pratiques populaires ?

Dr N. : Je voulais interroger notre propre institution plus que lui. L’hôpital était à quinze minutes à pied de son parasol, et les gens continuaient d’aller s’asseoir sur son tabouret. La question honnête n’était donc pas de savoir pourquoi il exerçait, mais pourquoi on le préférait.

Il m’a donné la réponse lui-même. Cinq cents francs. Pas de carnet à présenter, pas de file, pas de blouse blanche, pas de questions sur la famille, pas de moqueries sur la décoction prise au village. Et il connaissait leur mère. Rien, dans cette liste, ne relève de la compétence technique. Tout relève de l’accueil. C’est une liste de ce que nous faisons mal.

Je ne cautionne pas sa pratique. Il travaillait sans gants ni anesthésie, et une femme est morte d’une infection partie de chez lui. Il le savait, il me l’a dit. On me reprocherait peut-être de ne pas l’avoir dénoncé, et je ne suis pas sûr qu’on aurait tort. J’ai fait autre chose : j’ai cessé de faire comme s’il n’existait pas, et il m’a envoyé six patients, ceux qu’il sentait trop difficiles pour lui. Entre l’ignorer et l’approuver, il y avait cette place étroite. Je crois que la médecine institutionnelle gagnerait à la chercher plus souvent.

Vous accordez une place importante aux rapports entre médecin et patient, mais aussi à la question de la confiance. Selon vous, qu’est-ce qui fait réellement qu’un patient accepte de confier sa douleur, son corps et parfois ses secrets à un soignant ?

Dr N. : Je crois que cela tient à très peu de choses, et que ces choses ne s’enseignent pas. La première, c’est la vérité. Une petite fille de huit ans m’a demandé combien de temps j’allais lui faire mal, et si j’avais déjà fait cela à d’autres enfants. Je lui ai répondu que non, pas à son âge. Trois semaines plus tard, sa mère m’a apporté un dessin sur lequel elle avait écrit : merci pour la vérité.

La deuxième, c’est de rendre au patient un peu de pouvoir. Je dis toujours : si vous levez la main, j’arrête. Presque personne ne la lève. Mais savoir qu’on peut le faire change tout.

La troisième, c’est de ne pas faire la leçon. Le patient qui jeûnait m’a remercié non pas d’avoir fait attention, mais de ne pas lui avoir expliqué que cela n’avait pas d’importance. La quatrième, c’est de reconnaître ce qu’on ne sait pas faire. Je n’ai jamais vu un patient mépriser un praticien qui l’adresse à plus compétent que lui.

Et puis il y a de petits gestes. Mon tout premier patient m’a accordé sa confiance parce que j’avais essayé de le saluer en éwondo, avec le peu que je savais. La confiance vient rarement de ce que l’on sait. Elle vient de la manière dont on reçoit.

Le livre montre des patients issus de milieux sociaux très différents, de l’hôpital rural au cabinet de Yaoundé. Les mêmes douleurs produisent-elles les mêmes silences selon que l’on dispose de moyens, d’un réseau social ou d’un accès plus facile aux soins ?

Dr N. : Non. Les douleurs sont les mêmes, les silences diffèrent. À Akonolinga, les patients parlaient beaucoup, en langue mêlée de français, et livraient leur vie en même temps que leurs dents. Ce qui se taisait là-bas, c’était l’attente : trois semaines de douleur, deux heures de marche, le prix de chaque geste calculé à l’avance. Un silence de patience plus que de secret.

À Yaoundé, chez ceux qui arrivent en voiture, j’ai trouvé un autre silence, celui du rôle à tenir. Le dirigeant qui refuse l’anesthésie pour présider sa réunion, le fonctionnaire qui boit depuis cinq ans sans que personne l’ait vu. Ceux-là n’ont pas plus à dire que les autres. Ils ont mis plus de temps à oser le dire, parce qu’ils ont davantage à perdre en le disant.

Je me garde pourtant d’en faire une loi. La solitude du vieil instituteur d’Akonolinga et celle de l’inspecteur retraité de Yaoundé étaient exactement la même. Ce que l’argent change vraiment, c’est la suite. La mère de Kevin a étalé sur trente mois un traitement qui valait sept mois de son salaire. Un patient revenu de Montréal a fait en dix jours ce que sa cousine restée au pays ne pourrait jamais se payer. C’est le seul point sur lequel le livre se permet un avis tranché : on ne peut pas continuer à laisser les gens choisir entre leurs dents et la scolarité de leurs enfants.

Vous avez pris de nombreuses précautions pour préserver l’anonymat des personnes racontées : noms, professions, lieux, âges et détails familiaux ont parfois été modifiés, certains personnages étant composites. Comment avez-vous arbitré entre fidélité au vécu et devoir de protection des personnes ?

Dr N. : J’ai tranché une fois pour toutes en faveur de la protection, et j’ai déplacé la fidélité. Elle ne porte pas sur les faits d’état civil. Elle porte sur ce qui a été dit, et sur ce que j’ai ressenti en l’entendant. Les noms, les professions trop reconnaissables, les lieux, les âges, les détails de famille, tout cela pouvait bouger. La phrase prononcée sur le fauteuil, non.

Dans un pays comme le nôtre, où l’on se connaît vite, je n’avais pas le droit d’exposer des gens qui m’avaient fait confiance. Beaucoup de personnages sont donc composés à partir de deux ou trois patients. Et quand le risque restait trop grand, j’ai préféré raconter à demi. Le chapitre intitulé « Un secret » est volontairement flou. Il perd en précision ce qu’il gagne en sûreté, et je l’accepte.

Il reste une gêne dont je ne me suis pas débarrassé. Je n’ai demandé d’autorisation à personne, parce que je n’aurais pas su le faire sans trahir l’anonymat que je voulais protéger. C’est pourquoi j’ai écrit, à la fin du livre, que si un patient se reconnaissait malgré tout, je retirerais le chapitre sans discussion. Cet engagement tient toujours.

Vous affirmez ne pas avoir cherché à « écrire beau », mais à « ne pas trahir ». Cette exigence de fidélité a-t-elle déterminé votre style d’écriture, notamment sa sobriété et son apparente simplicité ?

Dr N. : Oui, entièrement. Mes patients ne parlent pas en belles phrases. Le premier d’entre eux m’a dit : « C’est ton travail. Fais ! » Entourer cela de phrases ornées, c’était déjà le trahir. La sobriété n’est pas un choix d’esthète, c’est une politesse envers ceux qui ont parlé.

Je dois ajouter que cette simplicité m’a coûté. La première version du manuscrit contenait beaucoup plus d’envolées que je ne l’aurais cru, et ceux qui m’ont relu me les ont signalées une à une. J’ai retiré tout ce qui servait à me faire valoir. J’ai laissé, en revanche, les endroits où je n’ai pas su quoi répondre, et ils sont nombreux. Il aurait été facile d’inventer après coup la réplique juste. Je ne l’avais pas trouvée sur le moment, elle n’avait donc rien à faire dans le livre.

C’est aussi pour cela que les chapitres se terminent souvent sans morale. Je ne sais pas ce que sont devenus plusieurs de ces patients. Conclure à leur place aurait été une autre manière de mentir. J’ai découvert en écrivant combien il est difficile de ne pas mentir, même sans mauvaise intention. L’écriture simple est celle qui laisse le moins de place pour le faire.

Votre texte fait entrer dans la littérature des paroles et des situations issues du quotidien camerounais, avec notamment l’éwondo, le douala, le fulfulde, le ghomala’, le lamnso’ ou le medumba. Quelle place les langues et les réalités culturelles du Cameroun occupent-elles dans votre manière de raconter vos patients ?

Dr N. : Elles occupent la place qu’elles ont dans mon cabinet, c’est-à-dire qu’elles sont partout et que je les maîtrise mal. Je ne parle vraiment que le français, avec quelques notions d’éwondo apprises sur le tas à Akonolinga. Mais mes patients, eux, nomment leur douleur dans leur langue, et il faut reconstituer ce qu’ils veulent dire à partir d’un soupir, d’un geste, du nom qu’ils donnent à leur mal. Le livre aurait été faux s’il avait fait parler tout le monde en français de manuel.

J’ai donc cité ces langues avec la prudence de celui qui sait qu’il peut se tromper. Et je me suis trompé. Des relecteurs m’ont signalé des erreurs dans la première version, sur un plat, sur ce que l’on appelle trop vite « la langue bamiléké ». J’ai corrigé, et j’ai ajouté une note à la fin du livre pour le dire. Il vaut mieux montrer ses limites que jouer au spécialiste.

Il y a une autre précaution, plus importante. Je n’ai pas voulu que la langue ou l’origine deviennent une explication. Mes patients ne sont les porte-parole de rien. Quand je parle d’une coutume, je parle de ce que j’ai vu dans mon cabinet, pas d’une vérité qui vaudrait pour un groupe. Ce que les langues m’ont appris de plus sûr tient d’ailleurs dans un geste : cette courte inclination de la tête que mes patients âgés ajoutent au mot merci, et qui vaut plus que la prononciation juste.

Plusieurs figures rencontrées dans le livre deviennent, sans que vous les transformiez en symboles, de véritables personnages littéraires : Papa Ntsama, Christelle, Monsieur Ela, Pa’a Bekolo, Docteur Mvondo… Comment avez-vous trouvé la juste distance entre le praticien qui se souvient et l’écrivain qui construit un récit ?

Dr N. : Je ne suis pas certain de l’avoir trouvée. J’ai essayé de la tenir par quelques règles simples. La première : ne pas savoir à leur place. Je dis ce que j’ai vu et entendu dans la pièce, pas ce qu’ils pensaient en sortant. Quand j’ignore ce qu’un patient est devenu, je l’écris tel quel. Cette ignorance fait partie de la vérité d’un cabinet, où les gens entrent dans votre vie pour quarante-cinq minutes et en ressortent.

La deuxième : ne pas en faire des illustrations. En sortant de la faculté, j’avais tendance à voir dans chaque patient un exemple de quelque chose. C’est une erreur de débutant, et l’écrivain y est aussi exposé que le praticien. Papa Ntsama n’est pas « le vieux villageois », Pa’a Bekolo n’est pas « la tradition ». Ce sont des hommes qui ont dit des choses précises, un jour précis.

La troisième : me garder le mauvais rôle quand c’était le mien. Je suis souvent maladroit dans ces pages, lent à comprendre, à court de réponse. C’est ce qui laisse la place aux autres.

Et puis il y a les objets. Le billet de deux mille francs, le dessin de Christelle, l’anthologie de Monsieur Ela, les chaussons de laine. Ils sont réels, ils sont dans mon cabinet. Chaque fois que le récit risquait de s’éloigner, ils me ramenaient à quelqu’un.

Vous écrivez que vos patients sont « les seuls véritables auteurs » du livre. Que signifie pour vous cette formule ? Est-ce une manière de reconnaître que l’écriture est née moins d’une volonté de raconter que d’une obligation d’écouter et de garder une trace ?

Dr N. : Cela veut dire d’abord quelque chose de très concret : les meilleures phrases du livre ne sont pas de moi. « Merci pour la vérité. » « J’avais oublié que j’avais un visage. » « On enlève de la douleur pour laisser la vie continuer. » « Les bulles, c’est pour les mots qu’on n’est pas obligé de dire. » Je n’aurais rien su inventer d’aussi juste. J’ai tenu le carnet. Eux ont écrit.

Et oui, vous le formulez bien : il y avait une obligation. Ces paroles m’ont été confiées dans une pièce fermée, souvent pour la première et la seule fois. Si je ne les notais pas, elles disparaissaient avec la journée. Mon aîné a brûlé ses cahiers noirs le jour de sa retraite, parce qu’ils ne concernaient que ses propres gestes. Les miens contenaient les mots des autres. Je ne me suis pas senti le droit de les brûler.

Un de mes plus anciens patients m’a dit, à son dernier rendez-vous, en se retournant à la porte : « Vous direz à mes enfants, si on vous le demande, que j’étais bien soigné. Pas seulement les dents. » Il est mort quelques mois plus tard. Ce livre est aussi une manière de faire la commission.

Après avoir refermé ce carnet de sept années de pratique, qu’est-ce qui a changé dans votre manière d’être dentiste et qu’est-ce que l’écriture vous a appris sur l’homme que vous êtes devenu au contact de vos patients ?

Dr N. : Dans ma manière d’être dentiste, les changements sont petits et visibles. Il y a désormais, en face du fauteuil du patient, un siège où je m’assieds quand il faut écouter. J’appelle un confrère plus tôt que je ne le faisais. Je demande avant d’imposer. Et je fais attention à la porte. C’est en écrivant que je m’en suis aperçu : les gens qui ont encore quelque chose à dire se retournent sur le seuil avant de partir. Je ne l’avais jamais remarqué pendant huit ans de pratique. Il a fallu le voir revenir de chapitre en chapitre. J’essaie maintenant d’avoir, avec chacun, une dernière conversation à la porte, parce qu’on ne sait jamais laquelle sera la dernière.

Sur l’homme, l’écriture m’a appris que j’avais vieilli sans m’en rendre compte. Un patient me l’avait dit en riant : « Le jeune docteur a fini d’être jeune. » Elle m’a appris aussi que j’ai reçu bien plus que je n’ai donné, et que j’ai appris mon métier aux dépens de gens qui ne le savaient pas. J’en garde une dette plutôt qu’une fierté.

Je n’ai pas beaucoup changé d’avis sur mon métier. J’ai beaucoup changé d’avis sur tout ce qui l’entoure. J’ai fait de mon mieux. Je continue.

Khalil Sow

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