Yaoundé, le 6 novembre 2025 – Dans une capitale partiellement désertée et sous haute surveillance militaire, Paul Biya, 92 ans, doyen mondial des chefs d’État, a prêté serment ce jeudi pour un huitième mandat consécutif . Cette cérémonie survient dans un climat de tension extrême, après une réélection vivement contestée qui a plongé le pays dans une spirale de violences et de répression sanglante.
Une cérémonie dans l’ombre de la protestation
Vêtu d’un costume sombre, main droite levée, Paul Biya a prononcé le serment présidentiel devant l’Assembl nationale, promettant un pays « uni, stable et prospère » et affirmant qu’il ne « ménagerai[t] aucun effort pour continuer à être digne de cette confiance » . Le décorum officiel contrastait brutalement avec le bilan des semaines précédentes : au moins 48 morts parmi les civils, selon deux sources onusiennes, tués par balles ou sous les coups des forces de sécurité lors de la répression des manifestations post-électorales . Trois gendarmes ont également perdu la vie .
Une victoire électorale au goût de « coup constitutionnel »
Le 27 octobre, le Conseil constitutionnel camerounais proclamait Paul Biya vainqueur du scrutin du 12 octobre avec 53,66 % des voix, devant son principal rival, Issa Tchiroma Bakary, qui obtenait 35,19 % . Un résultat que l’opposant, un ancien ministre de Biya passé dans l’opposition, qualifie sans ambages de « victoire frauduleuse » et de « coup constitutionnel » . Dès la fermeture des bureaux de vote, Tchiroma s’était auto-proclamé vainqueur, promettant des manifestations si le président sortant ne concédait pas sa défaite .
La colère populaire réprimée dans le sang
La suite fut d’une brutalité inouïe. Des manifestations ont éclaté dans les grandes villes du pays – Douala, Yaoundé, Garoua, Maroua – pour contester les résultats officiels . En réponse, les forces de sécurité ont dispersé les foules à coup de gaz lacrymogènes, de canons à eau, et dans certains cas, de tirs à balle réelle . Le quartier New Bell à Douala a été le théâtre de certaines des pires violences, avec quatre morts documentés par le gouverneur de la région lui-même après l’attaque de postes de police . Des centaines d’arrestations ont eu lieu à travers le pays, dont celles de leaders de l’opposition et de conseillers de Tchiroma, certains étant portés disparus .
Un régime qui se verrouille
Face à la contestation, le pouvoir affiche une intransigeance totale. Le gouvernement a annoncé son intention d’engager des poursuites judiciaires contre Issa Tchiroma Bakary, dont la localisation est aujourd’hui inconnue, pour ses « appels répétés à l’insurrection » . L’opposant avait auparavant appelé à un « confinement national » de trois jours, un mouvement de « villes mortes » diversement suivi pour manifester un rejet pacifique des résultats . L’International Crisis Group (ICG) met en garde contre un risque élevé d’aggravation des troubles dans un pays déjà miné par un conflit séparatiste dans ses régions anglophones, et relève des « incohérences » dans les résultats officiels .
Une communauté internationale inquiète
La violence de la répression n’est pas passée inaperçue. L’Union européenne, l’Union africaine et le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’Homme ont déploré l’usage de la force et appelé à l’ouverture d’enquêtes indépendantes . Aux États-Unis, le sénateur Jim Risch, président de la commission des relations étrangères, n’a pas mâché ses mots, accusant le gouvernement Biya d’avoir organisé une réélection « truquée » .
Aujourd’hui, le Cameroun de Paul Biya, qui dirige d’une main de fer ce pays de 30 millions d’habitants depuis 1982, est à la croisée des chemins. Alors que plus de 70 % de la population n’a connu aucun autre président, la cérémonie d’investiture de ce jeudi ne marque pas un nouveau départ, mais sonne comme un défi lancé à un peuple de plus en plus désillusionné . Avec ce nouveau mandat de sept ans, Paul Biya pourrait quitter le pouvoir à l’âge de 99 ans, laissant derrière lui un pays profondément divisé et une jeunesse en quête d’avenir.
Emmanuel Ekouli
