L’association COHPE vient de rendre publics les résultats de sa première enquête exploratoire sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle au Cameroun. Menée auprès de 73 travailleurs entre le 26 mai et le 13 juin 2026, cette étude apporte un premier éclairage chiffré sur une réalité longtemps évoquée de façon informelle par les travailleurs camerounais, et a été pilotée par la Présidente-Fondatrice de COHPE Dr MAA Dorothée, avec l’appui de M. ONANA Philippe Ferdinand, conseiller de l’association, et de Mme ASSEN-BETCHEM Nathalie, psychologue clinicienne et personne ressource de COHPE. Expert en genre, inclusion sociale et développement, Baltazar Atangana en propose ici une lecture qui va par delà les chiffres et interroge ce que ceux ci disent, en creux, du monde du travail camerounais.
Quand la journée de travail n’a plus de fin
Avant le détail des chiffres, une chose frappe à la lecture du rapport COHPE. L’enquête ne mesure pas seulement une fatigue ordinaire, elle documente un basculement plus profond, celui d’un monde du travail où la présence au poste compte de moins en moins, remplacée par une exigence de disponibilité continue. C’est cette bascule, plus que le volume d’heures, qui structure l’ensemble des résultats.
L’échantillon de l’étude est composé à 63% d’hommes et 36% de femmes, majoritairement âgés de 31 à 40 ans et résidant en zone urbaine, à Yaoundé et à Douala en tête. Les résultats montrent qu’un répondant sur deux perçoit sa charge de travail comme élevée ou très élevée voire épuisante, et que 65% des travailleurs interrogés dépassent les huit heures de travail quotidien. Les heures supplémentaires sont devenues une pratique courante puisque 85% des répondants en effectuent très souvent ou occasionnellement, ce qui traduit une norme implicite plutôt qu’une exception ponctuelle.
La frontière entre le travail et la vie privée apparaît fragile. Si 86% des répondants disent parvenir à se déconnecter mentalement après le travail, plus de la moitié d’entre eux y arrivent avec beaucoup de difficultés. Et 56% estiment que le travail empiète fréquemment sur leur vie personnelle, tandis que seulement 42% déclarent disposer d’un temps libre suffisant pour eux. Ce recul du temps personnel n’est pas anodin quand on sait, selon les données conjointes publiées par l’Organisation mondiale de la Santé et l’Organisation internationale du Travail, que le stress, l’anxiété et la dépression liés au travail coûtent à l’économie mondiale 12 milliards de jours de travail perdus chaque année, soit près de 1000 milliards de dollars de productivité en moins.
Ce constat rejoint un phénomène observé bien au delà du Cameroun, celui de l’effacement progressif des frontières horaires sous l’effet des outils numériques, un phénomène que le rapport COHPE identifie lui même comme l’un des moteurs de la porosité entre vie professionnelle et vie personnelle. Certains pays ont commencé à légiférer sur cette question, à l’image de la France, qui a inscrit dans son Code du travail, depuis 2017, un droit à la déconnexion pour les salariés. Rien de comparable n’existe encore au Cameroun, où la disponibilité permanente relève davantage d’une norme sociale informelle que d’un cadre régulé.
Le plus révélateur tient d’ailleurs à un paradoxe que le rapport souligne lui même dans sa conclusion. Une partie importante des répondants juge sa charge de travail relativement gérable, alors même que 91% d’entre eux ressentent une pression à rester disponible en permanence. Ce décalage suggère que le problème n’est pas tant la quantité de travail à accomplir que l’impossibilité, pour beaucoup, de refermer psychologiquement la parenthèse professionnelle. La recherche en psychologie du travail le confirme, penser au travail en dehors des heures de travail suffit à empêcher la récupération mentale, indépendamment du nombre d’heures réellement prestées.
La pression ne se vit pas de la même façon selon qu’on est femme ou homme
L’analyse selon le sexe apporte une nuance importante que l’expertise genre invite à ne pas négliger. Les femmes déclarent plus souvent une charge de travail élevée, à 42% contre 37% chez les hommes, et effectuent plus fréquemment des heures supplémentaires, à 65% contre 54% chez les hommes. Elles rapportent également un empiètement plus marqué du travail sur leur vie personnelle, à 61% contre 52% chez les hommes, et disposent de moins de temps libre, avec 58% qui estiment en avoir très peu contre 50% chez les hommes.
Ce cumul se répercute logiquement sur le bien être. 54% des femmes considèrent que le travail a un impact négatif sur leur équilibre psychologique, contre 50% des hommes, et elles sont légèrement plus nombreuses à ressentir la pression d’être toujours disponibles, à 92% contre 89% chez les hommes. Or ces écarts ne s’expliquent pas par le seul volume d’heures travaillées, puisque les hommes restent plus représentés parmi ceux dont la charge est qualifiée de très élevée voire épuisante, à 15% contre 8% chez les femmes. Tout se passe comme si les femmes absorbaient une pression plus continue et diffuse, quand les hommes concentrent davantage les formes aiguës de surcharge. Cette lecture croisée mérite d’être creusée, car elle questionne directement la répartition des responsabilités domestiques et familiales qui pèsent, au Cameroun comme ailleurs, plus fortement sur les travailleuses.
Ce partage inégal de la charge n’est pas propre au Cameroun. Selon l’Organisation internationale du Travail, les femmes assurent dans le monde 76,2% du temps consacré au travail de soin non rémunéré, soit plus de trois fois la contribution des hommes. Rapportée au Cameroun, cette réalité éclaire un mécanisme que les chiffres de l’enquête COHPE ne peuvent, à eux seuls, mettre en évidence. Après une journée professionnelle jugée souvent lourde, une deuxième journée commence fréquemment pour beaucoup de travailleuses, faite de tâches domestiques et de soin aux enfants ou aux proches, ce que les études de genre nomment parfois la double journée. Cette charge invisible, absente du questionnaire, pourrait expliquer pourquoi les femmes déclarent plus d’empiètement du travail sur leur vie personnelle et moins de temps libre, sans que leur charge professionnelle soit toujours perçue comme la plus lourde.
Cette hypothèse mérite d’être posée avec prudence, l’enquête COHPE ne documente pas la répartition des tâches domestiques et ne permet donc pas d’établir un lien de cause à effet direct. Elle ouvre en revanche une piste que des études complémentaires, notamment qualitatives, gagneraient à creuser, celle de la manière dont travail rémunéré et travail domestique s’articulent, ou parfois se heurtent, dans le quotidien des travailleuses camerounaises.
Un problème collectif que l’effort individuel ne suffira pas à résoudre
Interrogés sur les facteurs qui rendent difficile cet équilibre, les répondants pointent d’abord les contraintes économiques et la faible rémunération, citées par 36% d’entre eux, suivies de la charge de travail excessive et des longues heures, à 22%, puis d’une culture d’entreprise toxique et d’un management inefficace, à 15%. Viennent ensuite le non respect des droits des travailleurs, à 10%, les difficultés infrastructurelles liées au transport, à l’énergie ou à internet, à 7%, et les pressions familiales et socioculturelles, à 5%. Cette hiérarchie confirme que le mal être au travail ne relève pas d’un déficit de discipline personnelle mais d’un ensemble de contraintes économiques et organisationnelles qui dépassent l’individu.
Cette hiérarchie des causes a une conséquence directe sur la manière de penser les solutions. Tant que la racine du problème est perçue comme individuelle, la réponse se limite trop souvent à des conseils de gestion du stress ou de discipline personnelle. Or les données de l’enquête suggèrent l’inverse. La première cause citée, à 36%, est de nature économique, la faible rémunération obligeant vraisemblablement une partie des travailleurs à accepter des heures supplémentaires ou des activités annexes pour compenser le coût de la vie. Le déséquilibre observé serait alors moins un choix qu’une contrainte, ce qui change radicalement la nature des réponses à apporter.
Le soutien organisationnel perçu confirme cette marge de progrès, puisqu’environ un tiers des répondants estiment ne recevoir aucun appui de leur environnement de travail pour préserver cet équilibre, les femmes étant légèrement plus nombreuses à le déclarer, à 35% contre 33% chez les hommes. La responsabilité ne peut donc reposer sur les seuls travailleurs, ni même sur les seules organisations employeuses. Elle engage aussi les pouvoirs publics, dans un pays où l’économie informelle occupe une place considérable et où, comme le rappelle le rapport lui même, aucun mécanisme institutionnel systématisé de prévention des risques psychosociaux n’existe encore. Le rapport COHPE le rappelle d’ailleurs en introduction, l’OIT place la prévention de ces risques et la promotion du travail décent au coeur de son agenda.
L’intérêt de cette enquête ne tient donc pas uniquement à ce qu’elle mesure, mais à la manière dont elle déplace le regard. Elle montre un rapport au travail où la disponibilité a supplanté la présence, où une charge jugée gérable n’empêche pas l’épuisement, et où les inégalités de genre se logent moins dans le volume d’heures travaillées que dans ce qui se joue une fois la journée terminée. Avec 73 répondants recrutés de manière non probabiliste, l’étude ne prétend à aucune représentativité statistique, une limite que le rapport assume lui même avec rigueur. Mais elle pose, avec des données réelles et vérifiables, une question que le Cameroun ne peut plus traiter comme secondaire, celle du prix humain que continue de payer une part importante de sa population active pour un équilibre de vie qui, pour beaucoup, reste encore à construire.
Baltazar Atangana
Source des données chiffrées, Rapport d’analyse de l’enquête exploratoire COHPE sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, Cameroun, juillet 2026.
