Entre Yaoundé et Montréal, cette chercheuse camerounaise consacre sa thèse de doctorat à un vêtement longtemps resté dans l’ombre des récits sur la culture Ekang. Elle en fait un objet de recherche, un espace de dialogue et un véritable terrain de reconquête mémorielle.

Brigitte Nadège Fleurette Nga Ondigui est doctorante en histoire de l’art dans le programme interuniversitaire de l’Université du Québec à Montréal. Titulaire d’un master en histoire de l’art, elle a d’abord exercé comme enseignante chercheuse à l’Université de Yaoundé I avant de poursuivre son parcours académique au Canada. Membre du Centre interuniversitaire d’études sur les lettres, les arts et les traditions, elle inscrit ses travaux dans une réflexion large sur la décolonisation des savoirs et sur la place des cultures africaines dans le champ scientifique international.

Son sujet de thèse porte sur le m’mouat, un ensemble vestimentaire propre au peuple Ekang d’Afrique centrale, qui regroupe vêtements, parures de tête, modifications corporelles et accessoires de maroquinerie. Loin d’un simple objet d’étude patrimonial, ce costume devient pour elle un fil conducteur pour interroger la mémoire, l’identité et la résistance culturelle des sociétés issues de la colonisation.

Du costume oublié à l’objet de recherche

Chercheuse formée aux approches décoloniales et aux cultural studies, Brigitte Nga Ondigui refuse d’emblée le mot costume, jugé trop marqué par une lecture occidentale des habits traditionnels. Elle lui préfère le terme m’mouat, emprunté aux langues ekang et eton, qu’elle considère comme un geste de réappropriation linguistique et scientifique. Ce choix traduit une conviction qui traverse toute sa démarche. Nommer les objets culturels dans leur langue d’origine, c’est déjà commencer à les libérer des grilles de lecture héritées de la période coloniale.

Sa méthode s’appuie sur des enquêtes participatives, des entretiens directs et semi directifs, ainsi que sur une lecture croisée de sources écrites et orales. Elle y ajoute une notion qui lui est chère, celle de réécriture de soi, empruntée aux réflexions postcoloniales sur l’identité. À travers le m’mouat, elle observe comment les populations ekang réinvestissent aujourd’hui un patrimoine vestimentaire ancien pour affirmer une présence culturelle contemporaine, entre mémoire collective et innovation.

Elle rappelle volontiers que le costume, dans les sociétés ekang, ne se limite jamais au tissu ou à la parure. Il porte des croyances, des étapes de vie et des savoir faire transmis de génération en génération, de la naissance aux rites de passage, en passant par le mariage et les funérailles. Étudier le m’mouat revient donc, pour elle, à étudier une manière d’habiter le monde et de le raconter.

Cette exigence scientifique ne l’éloigne pas du terrain. Bien au contraire, elle en fait un principe de travail. En septembre 2025, elle organisait à Yaoundé une journée d’étude réunissant plusieurs chercheurs camerounais autour des enjeux culturels du m’mouat, de ses usages et de ses représentations. L’événement a permis de croiser les regards sur des costumes traditionnels venus de différentes régions du pays, du ndop bamiléké aux parures du littoral, en passant par le patrimoine vestimentaire des peuples ngoumba.

Nkil m’mouat, une parade qui fait recherche

Le point d’orgue de cette journée fut la parade Nkil m’mouat, littéralement la piste du m’mouat, une image empruntée au sentier tracé par l’éléphant en forêt. Cette dimension d’intervention de sa recherche doctorale a rassemblé des créateurs et créatrices qui travaillent l’obom, ce tissu tiré de l’écorce battue, pour donner au m’mouat une existence contemporaine et visible.

Loin d’un simple défilé de mode, l’événement constitue pour Brigitte Nga Ondigui un véritable terrain d’observation. Elle y étudie la manière dont les designers transforment les usages associés au costume traditionnel, dans un contexte postcolonial où les pratiques vestimentaires ekang connaissent une résurgence notable depuis plusieurs décennies. Cette recherche intervention, comme elle la nomme, permet de documenter une réalité encore peu présente dans les ouvrages scientifiques, tout en offrant une scène de visibilité aux créateurs qui perpétuent et réinventent ce savoir faire.

Pour elle, l’obom et le m’mouat constituent un patrimoine intangible qui résiste à l’effacement et à ce qu’elle nomme l’afrodestructisme, cette tendance à dévaloriser les productions culturelles africaines. Elle y voit également un espace de résilience identitaire et de revihybridation culturelle, un concept qu’elle façonne elle même en associant révisionnisme et hybridation. Sa démarche entend ainsi replacer le m’mouat dans une dynamique vivante, à la croisée de la recherche universitaire, de la création contemporaine et de l’entrepreneuriat local.

Au delà du cercle académique, Brigitte Nga Ondigui affiche une ambition claire pour son objet d’étude. Faire du m’mouat un patrimoine reconnu à l’échelle nationale, puis porté sur les scènes régionale et internationale, comme un instrument d’influence et de rayonnement culturel pour le Cameroun. Ses travaux, présentés dans plusieurs congrès scientifiques et journées d’étude en Afrique et en Amérique du Nord, contribuent déjà à inscrire le m’mouat dans les débats contemporains sur la mémoire, le genre et la décolonisation des savoirs.

À travers son parcours, entre les amphithéâtres de Yaoundé et de Montréal, les archives et les défilés, Brigitte Nga Ondigui incarne une génération de chercheuses qui refusent de choisir entre rigueur scientifique et engagement culturel. Elle prend soin d’associer à ses travaux d’autres voix de la recherche camerounaise sur le costume et le textile, convaincue que la valorisation du m’mouat gagne à se construire collectivement plutôt qu’en solitaire.

Son travail rappelle qu’une thèse de doctorat peut aussi être un acte de transmission, porté par la conviction que la mémoire d’un peuple mérite d’être racontée avec ses propres mots, dans sa propre langue, et portée par celles et ceux qui la font vivre au quotidien.

Baltazar Atangana

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