Présidente-Fondatrice de l’association COHPE, Dr Dorothée Maa a piloté la première enquête exploratoire camerounaise sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, menée auprès de 73 travailleurs entre le 26 mai et le 13 juin 2026. Elle revient, en sept questions, sur ce que ces résultats laissent, volontairement ou non, dans l’ombre.
Un répondant sur deux juge sa charge de travail élevée ou épuisante, mais 91 % ressentent une pression à rester disponible en permanence, un écart plus large que celui des heures effectivement travaillées. Qu’est-ce que ce décalage vous apprend sur la nature réelle du mal qu’on cherche à mesurer ?
Ce décalage est l’une des trouvailles les plus importantes de cette enquête exploratoire. Il suggère que le problème ne se résume pas au volume d’heures travaillées, mais concerne aussi la charge mentale et la porosité entre le temps de travail et le temps de repos.
Être en permanence sollicité ou mentalement connecté au travail peut produire une tension importante, même lorsque le nombre d’heures officiellement travaillées reste raisonnable. Avec notamment l’usage généralisé du téléphone et des messageries instantanées, les frontières entre temps professionnel et temps personnel deviennent particulièrement perméables.
Il ne faut donc pas regarder le travail exclusivement en termes de quantité, mais aussi s’intéresser à la récupération, à la prévisibilité, à l’autonomie, à la possibilité réelle de déconnexion mentale. C’est précisément ce sur quoi nous souhaitons attirer l’attention.
L’étude documente un écart entre femmes et hommes sur presque tous les indicateurs, sauf sur la charge jugée franchement épuisante, plus fréquente chez les hommes. Comment interprétez-vous ce renversement, et pensez-vous que la charge domestique invisible, absente de votre questionnaire, en est la cause principale ?
Nous devons être prudents : notre enquête ne permet pas d’établir une causalité et la charge domestique invisible n’a justement pas été mesurée directement dans cette étude. Il serait donc excessif d’affirmer qu’elle explique à elle seule les résultats.
En revanche, cette hypothèse est très plausible et mérite d’être étudiée. Dans notre contexte, les femmes cumulent souvent davantage de contraintes, avec une charge domestique et familiale qui reste peu visible dans les statistiques classiques relatives au travail.
Ces constats doivent donc être pris comme un signal d’alerte et non comme une conclusion définitive sur les causes des différences entre femmes et hommes.
Votre échantillon de 73 personnes, recruté de façon non probabiliste, ne permet aucune généralisation statistique. Sur quels critères comptez-vous vous appuyer pour bâtir une deuxième vague plus représentative ?
Nous assumons pleinement le caractère exploratoire de cette enquête liminaire. Son objectif n’était pas de produire des données généralisables au niveau national, mais de recueillir des perceptions, d’identifier des tendances et des questions à approfondir.
Pour une deuxième vague, nous souhaiterions particulièrement améliorer la diversification et la stratification de l’échantillon selon le sexe, l’âge, le secteur d’activité, le statut professionnel, le niveau de responsabilité, tout en intégrant davantage les réalités du secteur informel.
L’objectif est de passer progressivement d’une enquête exploratoire à un dispositif de connaissance plus robuste et représentatif.
La cause la plus citée du déséquilibre reste économique, la faible rémunération, loin devant la charge de travail elle-même. Cela signifie-t-il que les politiques de santé mentale au travail, souvent centrées sur des ateliers de gestion du stress, se trompent de cible ?
En réalité, elles risquent surtout de ne traiter qu’une partie du problème.
Un atelier de gestion du stress est utile, mais il ne peut pas compenser durablement une rémunération insuffisante, une insécurité professionnelle, une organisation du travail défaillante, une absence de reconnaissance…
Objectivement, on ne peut donc pas se limiter à demander seulement au travailleur de mieux gérer son stress alors que certaines sources du stress chronique au travail sont structurelles. La santé mentale au travail ne doit pas devenir une responsabilité supplémentaire que l’on fait peser uniquement sur les épaules du travailleur.
Pour optimiser la santé mentale au travail, il est donc important de prendre en compte à la fois les conditions économiques et sociales, l’organisation du travail, les pratiques managériales, la prévention des risques psychosociaux, la qualité des relations professionnelles, les capacités individuelles d’adaptation…
Un tiers des répondants disent ne recevoir aucun soutien de leur environnement professionnel. Dans un pays où l’économie informelle domine, comment une association comme COHPE peut-elle espérer atteindre les travailleurs qui échappent justement à tout cadre organisationnel ?
C’est effectivement un défi majeur. Si nous voulons agir sur la santé mentale et le bien-être au travail au Cameroun, nous ne pouvons pas penser uniquement aux entreprises et organisations formelles.
Raison pour laquelle COHPE envisage plusieurs portes d’entrée : entreprises et organisations, mais aussi associations professionnelles, associations communautaires, travailleurs indépendants et acteurs du secteur informel.
Pour les travailleurs informels, l’enjeu est d’abord de proposer des outils simples, accessibles et compatibles avec leurs réalités quotidiennes, car ces travailleurs doivent eux aussi être intégrés dans les réflexions sur la santé mentale et le bien-être en milieu professionnel.
Vous évoquez la déconnexion mentale comme un enjeu central, plus déterminant que le nombre d’heures travaillées. Envisagez-vous de plaider pour un cadre légal camerounais inspiré du droit à la déconnexion, ou jugez-vous cette voie inadaptée au contexte local ?
La réglementation en matière de droit à la déconnexion est une piste intéressante, mais il faut rester prudent sur l’idée de transposer directement un dispositif juridique tel qu’il a été conçu dans un autre contexte.
Nous pensons qu’il faut, en amont, réfléchir à des principes et des pratiques de déconnexion applicables dans notre environnement, notamment en ce qui concerne les horaires de sollicitation, la gestion des urgences, les règles internes concernant les messageries professionnelles, le respect du temps de repos, la clarification des attentes en matière de disponibilité… Cela pourrait d’abord être expérimenté au niveau organisationnel, puis évalué, avant de nourrir éventuellement une réflexion réglementaire plus large.
Pour COHPE, la priorité est de faire reconnaître un principe simple : le temps de repos doit être un véritable temps de récupération et de déconnexion mentale, et non un temps pendant lequel le travailleur reste mentalement connecté au travail.
Au-delà de cette enquête exploratoire, quelle est la prochaine étape de COHPE : une étude qualitative pour comprendre le vécu derrière les chiffres, un plaidoyer institutionnel, ou un accompagnement direct auprès des entreprises ?
Nous ne voulons pas choisir entre les trois options, elles sont complémentaires.
Nous souhaitons effectivement transformer les résultats en dialogue institutionnel, tout en accompagnant des entreprises et organisations afin de tester des solutions à petite échelle et de voir ce qui fonctionne le mieux. Et, parallèlement, l’idée d’une étude approfondie avec une approche qualitative est aussi en gestation.
Notre ambition avec COHPE est donc de construire une démarche visant à : comprendre, expérimenter et influencer positivement.
Le but est de contribuer, progressivement, à faire émerger au Cameroun une culture de promotion de la santé mentale au travail et de prévention des risques psychosociaux, fondée sur des données contextuelles et surtout orientée vers des solutions pragmatiques.
Baltazar ATANGANA
