À quelques jours du coup d’envoi officiel de l’année scolaire 2026-2027, le Cameroun tout entier retient son souffle. Dans les artères bruissantes de Yaoundé, de Douala ou de Garoua, l’effervescence est palpable. Pourtant, derrière l’animation joyeuse des marchés et le ballet des uniformes fraîchement repassés, se cache une réalité bien plus rugueuse : celle d’une rentrée qui, chaque année, ressemble davantage à un parcours du combattant pour des millions de parents, pris en étau entre la flambée des prix et des revenus qui, eux, stagnent.
Dans les allées bondées du marché central de Mvog-Mbi, les étals regorgent de cahiers à spirales, de sacs à dos floqués de super-héros et de trousses aux couleurs vives. Les commerçants, le sourire en coin, constatent une affluence record. Mais les regards des parents, eux, trahissent une anxiété grandissante. « Je viens acheter les cahiers et les stylos pour mes trois enfants, mais je dois faire des choix douloureux. Les prix ont augmenté de près de 20 % par rapport à l’an dernier, et mon salaire, lui, n’a pas bougé », confie Émilienne, mère de famille à la sortie d’une papeterie du quartier Mokolo. Un constat amer que partagent des milliers de foyers, où la rentrée scolaire est devenue un véritable dilemme économique.
L’inflation galopante qui frappe le pays depuis plusieurs mois n’épargne aucun poste de dépense. Le cartable en toile, qui se négociait à 8 000 FCFA l’an passé, frôle désormais les 10 500 FCFA. Les chaussures en cuir, indispensables pour l’uniforme, voient leur prix s’envoler, et les livres scolaires, souvent importés, subissent de plein fouet la hausse des coûts de transport. Pour les familles modestes, la addition est vite vertigineuse : comptez en moyenne 150 000 FCFA pour un élève du primaire, et plus du double pour un lycéen, dont les manuels spécialisés et les calculatrices scientifiques grèvent encore davantage le budget. Face à cette équation impossible, les stratégies de débrouille se multiplient. Beaucoup optent pour les achats échelonnés, en plusieurs fois, depuis le mois de juin, afin de lisser la charge. D’autres se tournent vers les marchés d’occasion ou les systèmes de prêt entre voisins, dans une solidarité de quartier qui permet de sauver les meubles. Mais pour les plus démunis, la rentrée rime souvent avec renoncement, ou pire, avec endettement.
Ce contexte de crise du pouvoir d’achat pèse lourdement sur les épaules des chefs de famille. « J’ai dû choisir entre payer la facture d’électricité et acheter les fournitures de mon fils aîné. J’ai choisi l’école, mais je sais que le compteur va bientôt sauter », soupire Paul, conducteur de taxi à Bonamoussadi, les traits tirés. Son témoignage est celui de toute une génération de parents qui jonglent avec les priorités, sacrifiant parfois leur propre confort pour offrir à leurs enfants une chance d’avenir. Dans ce climat de tensions financières, les associations de parents d’élèves tirent la sonnette d’alarme, dénonçant des listes de fournitures toujours plus longues et des frais annexes (cantine, transport, cotisations) qui grèvent un budget déjà exsangue.
Pendant que les familles s’organisent dans l’urgence, les établissements scolaires, eux aussi, s’activent dans une course contre la montre. Dans les couloirs des lycées et des collèges, les agents d’entretien astiquent les sols, les jardiniers taillent les haies, et les proviseurs vérifient les effectifs. À l’école publique de Nkolbisson, le directeur, Monsieur Mbarga, supervise les derniers aménagements : « Nous devons accueillir près de 700 élèves cette année. Les travaux de réfection des toitures ont été réalisés, mais nous manquons encore de tables-bancs. Nous faisons avec les moyens du bord, comme toujours. » Du côté des enseignants, la rentrée est aussi l’occasion de prendre leurs marques. Plusieurs ont déjà rejoint leurs établissements pour consulter les programmes, préparer les emplois du temps et organiser les premières réunions pédagogiques. L’enthousiasme est présent, mais il est tempéré par la crainte des classes surchargées et des moyens didactiques insuffisants.
Quant aux principaux concernés, les élèves, ils vivent ces derniers jours de vacances avec un mélange d’excitation et d’appréhension. Les réseaux sociaux s’emplissent de photos de cartables neufs et de selfies en uniforme, tandis que les librairies voient défiler une jeunesse en quête du dernier roman au programme. Progressivement, l’insouciance de l’été laisse place aux rituels du coucher hâtif et des réveils matinaux. Les cours particuliers de remise à niveau, pour ceux qui peuvent se les offrir, battent leur plein dans les quartiers résidentiels. Mais pour les élèves issus de milieux défavorisés, la reprise est souvent plus brutale, marquée par l’angoisse de ne pas avoir les livres demandés ou de se sentir en décalage dès les premiers jours.
Alors que le compte à rebours s’accélère, l’administration scolaire multiplie les annonces. Le ministère de l’Éducation a déjà confirmé la date du 7 septembre pour la rentrée effective, promettant des mesures pour alléger les coûts, notamment via la distribution gratuite de certains manuels dans les zones rurales. Toutefois, sur le terrain, l’enthousiasme est mesuré. Pour les parents comme pour les enseignants, cette rentrée 2026-2027 s’annonce comme un véritable test, celui de la résilience d’un système éducatif confronté à des défis structurels et économiques de grande ampleur.
Dans quelques jours, les cloches retentiront dans les cours d’école, des millions d’enfants reprendront le chemin des classes, et le Cameroun plongera dans le rythme soutenu de l’année scolaire. Ce rendez-vous, presque sacré, est la promesse d’un avenir meilleur. Mais pour de trop nombreuses familles, il est aussi le rappel douloureux d’une inégalité persistante, où la soif d’apprendre se heurte à la dure réalité des fins de mois. En attendant, dans les foyers comme dans les établissements, chacun retient son souffle, espérant que cette nouvelle année soit celle de toutes les opportunités, malgré les embûches. Et dans les marchés, les derniers achats s’achèvent, les porte-monnaie se vident, mais le cœur, lui, reste plein d’espoir pour la génération montante.
Gaby
