À moins d’une semaine du 1er septembre 2026, des millions de Camerounais retiennent leur souffle. Ce jour-là, sur décision du ministre des Finances, Louis Paul Motaze, tout téléphone non dédouané sera purement et simplement coupé des réseaux MTN, Orange et Camtel. Officiellement, il s’agit d’une « phase finale » de la réforme sur la collecte des droits de douane. Officieusement, c’est un coup de pression inédit sur des consommateurs déjà laminés par la vie chère, que l’on somme de régulariser leurs appareils sous peine d’être jetés hors du monde numérique.

Une taxation déguisée qui frappe les plus vulnérables

Car il faut bien nommer les choses : derrière le vocabulaire aseptisé du « civisme fiscal » cher au ministre se cache une ponction supplémentaire. Depuis le 1er avril 2026, tout terminal importé doit s’acquitter d’un taux global de 33,33 % de droits et taxes. Pour un smartphone de milieu de gamme évalué à 400 000 FCFA, cela représente près de 135 000 FCFA de taxation. Une somme colossale dans un pays où le salaire minimum avoisine les 40 000 FCFA.

Que fait-on, dès lors, quand on a acheté son téléphone en toute bonne foi chez un revendeur, sans savoir qu’il n’a pas été dédouané ? Quand on est étudiant, petit commerçant ou mère de famille, et que l’on n’a pas les moyens de payer une seconde fois un bien déjà chèrement acquis ? La réponse du ministre est brutale : vous serez déconnecté. Pas de délai, pas de compassion, pas de prise en compte des situations particulières. Juste un numéro vert (8044) et une plateforme web pour vérifier son IMEI, comme si la précarité se réglait par un clic.

700 000 appareils dans le viseur, des vies à la traîne

L’administration douanière assure avoir détecté près de 700 000 téléphones non dédouanés connectés aux réseaux camerounais. Derrière ce chiffre froid, ce sont 700 000 histoires, 700 000 travailleurs, 700 000 citoyens qui risquent de se retrouver du jour au lendemain privés de leur outil de travail, de leur accès aux services bancaires mobiles, de leur lien avec leur famille. Dans un pays où le smartphone est devenu le guichet unique pour les transferts d’argent, le commerce en ligne ou les démarches administratives, le couper, c’est condamner à l’exclusion numérique.

La mesure vise trois catégories d’appareils : ceux qui se connectent pour la première fois, ceux qui ont reçu des alertes restées sans suite depuis le 1er avril, et ceux activés en groupe sans utilisation continue. Autant de situations qui montrent à quel point l’administration a décidé de ratisser large, sans distinction entre le contrebandier et le simple consommateur victime d’un marché informel qu’elle n’a jamais su réguler.

Une réforme fiscale qui interroge

Le gouvernement justifie cette offensive par la nécessité de lutter contre la fraude douanière et de sécuriser les recettes de l’État. L’objectif affiché est louable. Mais la méthode, elle, est contestable. En confiant aux opérateurs téléphoniques le sale boulot du blocage, en menaçant de couper l’accès au réseau plutôt que de simplifier les procédures de régularisation, l’État choisit la manière forte. Il fait peser sur les épaules des consommateurs le poids d’une réforme dont les bénéfices fiscaux — 40 milliards de FCFA espérés dès 2026 — profiteront surtout aux caisses publiques.

Pire, cette politique risque d’alimenter un marché parallèle de la « régularisation » frauduleuse, où les plus aisés s’en sortiront et les plus pauvres resteront sur le carreau. Les opérateurs, pris en étau entre les injonctions de l’État et la colère de leurs abonnés, n’y gagneront rien.

Appel à la raison

Monsieur le Ministre, le Cameroun n’a pas besoin d’une chasse aux sorcières numériques. Il a besoin d’une fiscalité juste, d’un dialogue sincère avec les consommateurs et d’un accompagnement réel pour ceux qui veulent se mettre en règle. Plutôt que de brandir l’épée du blocage, pourquoi ne pas ouvrir des guichets de régularisation simplifiée, réduire les taux pour les appareils de première nécessité, ou accorder des délais supplémentaires aux plus modestes ?

Le 1er septembre 2026 restera dans les mémoires. Espérons qu’il ne marque pas le début d’une répression numérique aveugle, mais l’occasion d’une prise de conscience : celle qu’un État qui coupe ses citoyens du monde les prive, en réalité, de leur avenir.

Emmanuel Ekouli

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