Il aura suffi d’un caprice de ministre pour que quatre journalistes camerounais goûtent aux geôles de la République. L’affaire prête presque à sourire, tant l’objet du litige — une paire de lunettes — paraît dérisoire. Mais ce qu’elle révèle ne l’est pas : au Cameroun, un soupçon suffit désormais à transformer un professionnel de l’information en suspect, puis en détenu, sans qu’aucune preuve n’ait jamais été exigée.
Les faits sont simples et accablants. Quatre journalistes, issus de rédactions reconnues, sont conduits et détenus au commissariat central n°1 de Yaoundé, soupçonnés d’avoir dérobé les lunettes du ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, Alamine Ousmane Mey. Aucune enquête préalable. Aucun élément matériel. Un soupçon, une plainte, et la machine policière se met en marche — broyant au passage la dignité de quatre hommes dont le seul tort est d’avoir déplu, ou d’avoir été à portée de main.
Le dénouement achève de discréditer toute l’affaire : les lunettes auraient été retrouvées, le jour même, dans le véhicule privé de celui qui avait porté plainte. La bévue est donc entièrement imputable au ministre et à son entourage. Et pourtant, la détention des journalistes s’est poursuivie comme si de rien n’était. Ni excuse, ni reconnaissance d’erreur, ni même un mot. Comme si l’humiliation infligée à quatre citoyens ne méritait pas davantage qu’un haussement d’épaules.
Gouverner n’est pas humilier
Un journaliste n’est pas un sujet que l’on peut enfermer au gré d’une contrariété ministérielle. Il jouit, comme tout citoyen, de la présomption d’innocence, du droit à une procédure régulière, du droit d’être entendu, du droit de prévenir ses proches avant d’être jeté en cellule. Ici, rien de tout cela n’a été respecté. L’arrestation a précédé la preuve. La cellule a précédé le jugement. C’est l’inversion pure et simple de l’État de droit.
Ce précédent est d’autant plus inquiétant qu’il s’inscrit dans un climat déjà hostile à la presse camerounaise, régulièrement confrontée à des pressions, des intimidations, et parfois pire. Le message envoyé par cette affaire est sans ambiguïté : il suffit désormais qu’un homme suffisamment puissant s’estime lésé pour que la liberté d’un journaliste bascule, sans garde-fou, sans contrôle, sans compte à rendre.
Ce que cette affaire dit du pouvoir
Ce n’est pas la perte d’une paire de lunettes qui doit inquiéter, c’est la facilité déconcertante avec laquelle l’appareil sécuritaire s’est mis au service d’une susceptibilité personnelle. Quand une plainte de circonstance suffit à faire arrêter quatre citoyens, la loi cesse d’être une protection pour devenir un instrument au service du rapport de force. Ce qui arrive aujourd’hui à des journalistes peut arriver demain à n’importe qui.
Il revient désormais à la justice — la vraie, celle qui instruit avant de punir — d’établir les responsabilités : celle de l’accusation initiale, celle du maintien en détention après la découverte des lunettes, celle des conditions dans lesquelles ces hommes ont été traités. Les organisations de défense de la liberté de la presse ont le devoir de s’en saisir, et d’accompagner ces journalistes dans toute démarche visant à faire reconnaître le préjudice subi.
Une paire de lunettes se remplace en un après-midi. Une réputation salie, une liberté suspendue à l’humeur d’un ministre, une presse qui apprend à se taire par précaution — cela, rien ne le répare.
Joseph Essama
