Notre enquête de terrain dans les chantiers miniers de la région de l’Est révèle un système de pillage organisé, protégé par ceux que la République paie pour la défendre.

Bertoua, Batouri, Garoua-Boulaï. Dans la boue rouge de l’Est, des engins lourds éventrent la forêt jour et nuit, sous le regard impassible, et selon nos informations rémunéré, des hommes en uniforme. Le constat est brutal : le sous-sol camerounais est vidé de son or, et ceux qui devraient hurler au scandale font semblant de dormir.

Des uniformes au service des exploitants

À Borguene, à 70 kilomètres de Garoua-Boulaï, un chantier gigantesque est apparu il y a deux mois. Nous y avons relevé une forte présence de gendarmes et d’éléments du Bataillon d’intervention rapide (BIR). Leur mission régalienne est de protéger les populations et leurs biens. Ils montent la garde, eux, autour d’un site minier.
L’entreprise, Cameroon Morning Company (Camminco S.A.), appartiendrait à un Camerounais qui servirait de paravent aux activités chinoises. Elle occuperait près de 500 km² de forêt. Les constructions en cours sont en matériaux définitifs : personne ne s’installe ainsi pour deux ans. Et Camminco n’est qu’un chantier parmi des milliers disséminés dans la région, de Blokoubou, surnommé « Camp-Cameroun », à Barabere, Kemberlé ou Nakoya.

La rente des galons

Selon nos sources, le système est rodé. Des officiers supérieurs déploieraient leurs hommes sur les sites : 500 000 FCFA par élément seraient versés à l’officier, 80 000 reviendraient au soldat, et 50 000 supplémentaires seraient remis directement par les exploitants chinois. Faites le calcul pour un haut gradé qui place quarante hommes. Les signes extérieurs sont visibles de tous : chaînes d’hôtels, villas, véhicules de luxe dernier cri. Pendant ce temps, on explique aux populations que la gendarmerie et la police manquent d’effectifs pour assurer leur sécurité.

Un mensonge d’État en lingots

Quand la presse nationale et internationale a révélé l’ampleur du désastre, le ministère des Mines (Minmidt) a joué la comédie de la fermeté en interdisant l’exploitation semi-mécanisée pour ne laisser subsister que l’artisanale. Quelle décision courageuse. Sur le terrain, les pelleteuses n’ont jamais cessé de creuser.

Cette interdiction est intervenue après qu’une cargaison d’or camerounais a été signalée à Dubaï, pour des quantités qui défient l’entendement : 25 000 tonnes selon certaines sources, quand l’administration camerounaise ne reconnaît que 22 kilogrammes sortis du pays. Un tel écart n’est pas une approximation, c’est un gouffre. Soit l’administration ne sait pas ce qui sort de son territoire, soit elle sait et se tait. On ne sait laquelle des deux hypothèses est la plus accablante.

Les structures chargées de recouvrer taxes et impôts, SONAMINES, DGI, DGD, semblent avoir choisi leur camp, et ce n’est pas celui du Trésor public. Quant à la modernisation du cadastre minier, une plateforme numérique intégrée au système d’information géologique et minière qui aurait enfin permis de savoir qui exploite quoi, où et avec quel titre, elle a été renvoyée aux calendes grecques. Pourquoi allumer la lumière quand on prospère dans l’obscurité ?

Cyanure, eaux mortes et forêts qui meurent

Dans plusieurs chantiers, une odeur pestilentielle nous a accueillis. Les exploitants y utilisent des produits hautement toxiques, dont le cyanure. Dans plusieurs secteurs, des arbres meurent, l’eau est polluée et le poisson des lacs et des fleuves est devenu dangereux à consommer. Les générations futures hériteront de rivières empoisonnées et de terres ravagées, pendant que d’autres encaissent aujourd’hui.

Ceux qui s’aventurent sur ces sites pour vérifier le sont à leurs risques. Les rares missions de contrôle ont été refoulées ou bloquées par la résistance des propriétaires. Les exploitants rendent certains accès impraticables en creusant des bourbiers que seuls franchissent les véhicules adaptés et les orpailleurs qui connaissent le terrain. Les directions et sous-directions du Minmidt, elles, semblent avoir adopté la sagesse populaire : bouche qui mange ne parle plus.

Des milliers d’hommes sacrifiés

Autour des chantiers s’est installée une foule de jeunes gens, venus de l’Extrême-Nord et des pays voisins, dont beaucoup n’ont ni pièce d’identité ni titre de séjour. Ils vivent dans des huttes précaires et attendent la sortie de la terre remuée par les engins, dans l’espoir d’y trouver quelques grammes d’or. À Batouri, ils seraient plus de dix mille, et les tensions avec les populations autochtones kako, repoussées de leurs propres terres, sont explosives.

Ces hommes ne sont pas les coupables. Ils sont la variable d’ajustement d’un système qui les laisse vivre au bord des excavations et mourir dans les éboulements. À Kemberlé, nos observations laissent craindre un drame prochain, comparable à celui enregistré près de la frontière avec la Centrafrique. Le préfet de Batouri, dépassé, ne sait plus quoi faire. On comprend sa détresse : on ne gouverne pas un territoire que d’autres ont déjà acheté.

Des armes dans une région frontalière

À la frontière de la Centrafrique, où évoluent des groupes armés, la situation sécuritaire est préoccupante. À Bertoua, des particuliers et des hommes d’affaires possèdent des armes à feu. Certains permis de port d’arme auraient été délivrés par des préfets, et d’autres, falsifiés, circuleraient avec de fausses signatures venues d’autres départements. À Bertoua, Batouri ou Garoua-Boulaï, l’atmosphère est celle d’un pays à part, alors que nous sommes au Cameroun.

Il est temps de rendre des comptes

Comment peut-on proclamer que les caisses de l’État sont vides quand certains des responsables chargés de protéger notre économie vivent dans l’opulence, sous les yeux de tous ? Chaque camion qui repart de l’Est est un manque à gagner pour les écoles, les hôpitaux, les routes. Ce n’est plus de la négligence, c’est une hémorragie, et elle a des complices.

Il est encore temps pour l’État de réagir : audit indépendant des permis, publication du cadastre minier, enquêtes sur les officiers et fonctionnaires cités, poursuites contre les exploitants en infraction. Faute de quoi l’histoire retiendra que le Cameroun a été dépouillé non par la fatalité, mais par ceux qui avaient juré de le défendre.

Ndongo Tsala Christophe et Emmanuel Ekouli

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