À quelques jours d’une élection présidentielle cruciale, le Conseil National de la Communication (CNC) a émis une mise en garde solennelle contre la partialité des médias. Une dénonciation qui, pour de nombreux observateurs, ressemble à une manœuvre hypocrite, masquant des années de complaisance envers les organes de presse acquis à la cause du président Paul Biya et de son parti, le Rassemblement démocratique du Peuple Camerounais (RDPC.

Le communiqué du CNC a le mérite de la clarté sur le constat. L’autorité de régulation y cite nommément des chaînes de télévision et des journaux pour des violations « majeures » : temps d’antenne déséquilibré, accès inégal aux plateformes et propos incendiaires. Parmi les médias pointés du doigt figure la CRTV, la chaîne publique. Ce fait, en lui-même, est éloquent. Pendant des décennies, la télévision d’État a fonctionné comme une caisse de résonance du pouvoir, offrant une couverture pléthorique et élogieuse des activités du président et du RDPC, tandis que les opposants politiques étaient relégués au silence ou à une représentation anecdotique, souvent teintée de dénigrement.

Cette distorsion du paysage médiatique n’est pas un secret. Des médias privés comme Canal 2 International, également cités, ont souvent emboîté le pas, soit par alignement idéologique, soit sous la pression d’intérêts économiques ou par crainte de représailles. Le résultat est un environnement où la compétition électorale est faussée dès le départ. Comment les candidats de l’opposition peuvent-ils espérer toucher l’électorat et présenter leurs programmes si les principaux relais d’information leur sont structurellement hostiles ou indifférents ? La démocratie camerounaise étouffe sous le poids de cette asymétrie médiatique soigneusement entretenue.

La posture ambiguë du CNC : gardien impartial ou instrument du régime ?

C’est dans ce contexte que la récente sortie du CNC sonne particulièrement creux. Pourquoi cette soudaine vigilance à la veille du scrutin ? Cette mise en garde tardive ne serait-elle qu’un artifice destiné à donner une illusion d’équité et à désamorcer les critiques internationales, sans aucune intention réelle de corriger en profondeur un système biaisé ?

Le CNC, en tant qu’institution, est perçu par une large frange de la société civile et de la classe politique comme un instrument de régulation au service du régime en place. Sa composition et son mode de fonctionnement le rendent redevable de l’exécutif, ce qui remet en cause son indépendance. Durant des années, il a fermé les yeux sur les écarts flagrants des médias pro-gouvernementaux, n’intervenant que mollement, si ce n’est jamais, pour sanctionner le non-respect des obligations de pluralisme. Cette inertie complice a consolidé une hégémonie médiatique qui sert les intérêts du parti au pouvoir.

Aujourd’hui, en publiant ce communiqué, le CNC joue un double jeu. D’un côté, il feint de dénoncer les dérives, se posant en garant de l’éthique. De l’autre, son histoire et sa structure même lui interdisent de prendre des sanctions sévères et dissuasives contre des médias aussi influents que la CRTV. La menace de “sanctions” reste vague et son timing suspect laisse penser qu’elle ne sera pas suivie d’effets concrets après le scrutin. Il s’agirait d’un coup d’épée dans l’eau, une manœuvre de communication destinée à se dédouaner de toute responsabilité en cas de contestation des résultats électoraux.

Une crédibilité en berne

En condamnant parallèlement la dégradation des affiches et les discours haineux sur les réseaux sociaux, le CNC tente d’établir une fausse symétrie entre des délits réels et le déni de démocratie que constitue la partialité systémique des médias traditionnels. Si les premiers sont condamnables, ils ne sauraient masquer la responsabilité écrasante d’un système médiatique verrouillé dans l’étouffement de la parole oppositionnelle.

La crédibilité du processus électoral au Cameroun ne se joue pas seulement dans les bureaux de vote. Elle se construit, ou se détruit, quotidiennement dans les rédactions et sur les antennes. En refusant de punir sévèrement et durablement les médias partialux, le CNC, instrument du régime Biya, se rend complice de cette mascarade. Sa récente mise en garde n’est pas le signe d’un réveil des consciences, mais plutôt le dernier acte d’une longue comédie où la régulation n’est qu’un leurre pour mieux pérenniser l’injustice médiatique et, par extension, la mainmise du RDPC sur le pays. Tant que le gardien sera au service d’un seul camp, l’opposition camerounaise continuera de se battre, micros et caméras éteints.

Emmanuel Ekouli

Spread the love

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *