Née à Mbalmayo, établie en Suisse, militante au carrefour de la santé mentale, de la dignité féminine et de la justice sociale, cette Camerounaise aux multiples vies refuse que la souffrance des invisibles reste sans nom. Portrait d’une femme qui a fait de la lucidité une forme d’engagement.

D’une enfance de l’ouverture à une vocation de l’autre

Il y a des destins que l’on comprend mieux en remontant à leur source. Marthe Cécile Micca naît en 1987 à Mbalmayo, dans la province du Centre, benjamine d’une fratrie de six, fille d’un professeur d’histoire-géographie et d’une éducatrice de la petite enfance. Une famille d’enseignants, donc. Une famille en mouvement permanent, au gré des affectations parentales, de lycée en lycée — Mbalmayo, Nkoldongo, Soa, Sangmélima. C’est là, dans cette instabilité féconde, que se forgent chez elle le goût de l’aventure, une curiosité insatiable pour le monde et ses marges, et ce qu’elle appellera elle-même “le souci de l’autre” comme boussole existentielle.

À cette enfance camerounaise succède, en 2008, une installation en Suisse, à Lausanne. Elle a vingt et un ans. Elle passe par les arts visuels, intègre la Haute École d’Art du Valais, puis bifurque vers les soins infirmiers à l’école de Morges, dont elle sort diplômée. Ce n’est pas une trajectoire linéaire. C’est une trajectoire cohérente. Car tout, dans ce parcours en apparence fragmenté — les arts, les soins, l’écriture, le militantisme — converge vers une même obsession fondatrice : comprendre ce qui fait souffrir l’être humain, et dire ce que la société préfère taire.

En 2017, elle franchit un pas supplémentaire en créant la Fondation Marthe Cécile Micca, tournée vers les plus vulnérables. Ce n’est pas une posture philanthropique. C’est l’aboutissement logique d’une trajectoire où la formation clinique, la fibre artistique héritée de ses parents et l’engagement citoyen ont fini par se fondre en un seul geste.

La santé mentale, angle mort d’une société qui préfère juger

Là où Micca se distingue avec le plus d’acuité, c’est dans sa capacité à transformer un fait divers en diagnostic social. Lorsqu’une mère camerounaise tue ses trois enfants avant de se donner la mort, le réflexe collectif est celui du jugement. On condamne, on s’indigne, on passe à autre chose. Elle, elle s’arrête. Elle explique, avec la précision d’une professionnelle de santé et la chaleur d’une femme de conviction, que cette femme n’était pas “folle” — ce mot fourre-tout qui dispense de penser — mais profondément brisée par un environnement qui l’avait détruite à bas bruit.

Son analyse est rigoureuse : la souffrance psychique a une mécanique. Elle commence par les blessures du passé non cicatrisées, se poursuit par l’effondrement de l’estime de soi, la perte des capacités de résilience, l’enfermement progressif dans une perception erronée de la réalité. Et au bout de ce chemin, pour certains, le passage à l’acte irréversible. Ce que Micca pointe avec une lucidité qui dérange, c’est que cette femme avait certainement envoyé des signaux d’alerte cliniques — et que personne, dans son entourage, n’avait été suffisamment attentif pour les recevoir. “Elle a continué à fonctionner en mode survie jusqu’au jour où le pire est arrivé”, écrit-elle.

Ce faisant, elle ne cherche pas l’absolution facile. Elle cherche quelque chose de plus difficile et de plus nécessaire : la responsabilité collective. Nommer la souffrance psychique dans une société qui la confond encore avec la faiblesse morale, c’est un acte politique. Rappeler que l’entourage, la famille, les voisins, la communauté sont aussi des acteurs de prévention, c’est exiger une gouvernance de l’intime que peu de voix, au Cameroun, ont le courage de réclamer ouvertement.

La violence contre les femmes, de la rue à la salle d’opération

Le 17 mars 2025, le docteur Assougena, médecin anesthésiste-réanimateur à l’hôpital de district d’Obala, est retrouvée assassinée à son domicile. Un crime d’une brutalité qui sidère le corps médical camerounais. La réaction de Micca est immédiate, et elle dit beaucoup de sa manière d’habiter le débat public. Elle ne se contente pas de l’indignation rituelle. Elle articule. Elle relie. “S’attaquer à un médecin, c’est s’attaquer à un pilier de notre société”, écrit-elle, avant d’exiger que la justice passe “avec la plus grande fermeté”.

Ce qui frappe dans cette prise de position, c’est son refus de dissocier la violence domestique des violences faites aux femmes dans l’espace professionnel. Pour Micca, le féminicide d’une mère épuisée dans son foyer et l’assassinat d’une médecin chez elle participent d’un même continuum : celui d’une société qui n’a pas encore construit les protections suffisantes pour les femmes, quels que soient leur statut, leur formation ou leur visibilité sociale. La blouse blanche ne protège pas. Le diplôme ne protège pas. C’est cette vérité-là, dérangeante et structurelle, qu’elle choisit de mettre en mots quand d’autres se contentent de partager leur consternation.

Ce positionnement révèle une ligne de fond dans son militantisme : la violence contre les femmes n’est pas une série d’accidents individuels. C’est un symptôme systémique, qui appelle des réponses systémiques — judiciaires, institutionnelles, culturelles.

Vers une gouvernance qui prend soin

Ce qui distingue Marthe Cécile Micca du simple commentateur de l’actualité, c’est précisément cette capacité à faire remonter le particulier vers le général. Derrière le drame d’une mère isolée dans sa souffrance, elle lit un échec collectif de la bienveillance sociale. Derrière le meurtre d’une médecin, elle lit une faillite sécuritaire et normative. Derrière le buzz d’une artiste qui instrumente sa propre image, elle lit les injonctions contradictoires que la société impose aux femmes. Et derrière ces trois lectures, une même exigence : celle d’une société qui prend soin de ses membres les plus fragiles — non par charité, mais par lucidité politique.

C’est en cela que son engagement touche à la gouvernance inclusive dans son sens le plus exigeant. Une gouvernance qui intègre les invisibles, qui entend les silences, qui construit ses politiques publiques à partir des réalités vécues. Une gouvernance qui reconnaît que la santé psychologique d’une femme, sa sécurité physique, sa liberté de choix et son droit à la dignité ne sont pas des questions privées — mais des enjeux citoyens de premier ordre.

Infirmière, écrivaine, fondatrice, voix publique : les étiquettes ne suffisent pas à saisir ce que représente Marthe Cécile Micca dans le paysage civique camerounais. Ce qui la définit, c’est une exigence rare — celle de ne jamais dissocier la rigueur de la tendresse, ni l’indignation de l’analyse. Dans un Cameroun où la parole engagée des femmes reste encore perçue par certains comme une intrusion, c’est déjà, en soi, une forme de courage tranquille.

Baltazar Atangana

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