Trois jours après une opération meurtrière menée dans la localité de Ndzerem Nyam, la société civile camerounaise exige des clarifications. Alors que le gouvernement reste muet, les récits divergent entre la version militaire et les témoignages accablants des habitants.
Au Cameroun, l’émotion et la colère ne retombent pas. Trois jours après le drame survenu dans la nuit du 25 au 26 avril dans le village de Ndzerem Nyam (département de Bui), la société civile multiplie les appels à la transparence. Le bilan provisoire de l’opération menée par les forces de défense et de sécurité camerounaises s’élève à au moins 15 morts, dont des femmes. Plusieurs personnes sont également portées disparues.
Une intervention nocturne du BIR
Selon les informations recueillies par RFI, c’est le Bataillon d’intervention rapide (BIR) qui a mené l’assaut. L’intervention a eu lieu entre 3h et 4h du matin. L’objectif affiché était de neutraliser des membres de groupes séparatistes présents dans la zone. Dans la foulée, au moins 14 morts ont été dénombrés, mais des sources locales avancent désormais le chiffre de 15 victimes, tandis que plus d’une trentaine de motos et plusieurs habitations ont été incendiées. La version officielle des forces de l’ordre affirme, sans avoir fourni la moindre preuve formelle, que toutes les personnes tuées étaient des combattants. Pourtant, des témoignages concordants recueillis sur place racontent une tout autre réalité.
Une fête culturelle tournée au drame
Initialement, une fête culturelle devait réjouir les habitants. Or, dès la veille, des combattants séparatistes auraient investi les lieux, imposant des restrictions, dont l’interdiction des téléphones portables.Alertée, l’armée est intervenue au cœur du rassemblement. Les premiers bilans faisaient état de 11 morts, mais ils n’ont cessé de s’alourdir. Des sources locales identifient désormais des civils parmi les tués : un apprenti menuisier nommé Francis, venu de Kai pour du travail, son patron Fabrice Lukong, mais aussi un moto-taximan, Sylvester Simoben. Le contraste est saisissant avec les déclarations des responsables sécuritaires, qui exhibent pour leur part des armes (AK-47, FAL) saisies sur place.
Une société civile mobilisée
Face à ce qui est perçu comme un bain de sang évitable, les ONG haussent le ton. Cyrille Rolande Bechon, directrice exécutive de Nouveaux droits de l’Homme, déplore une situation devenue habituelle : « On devient habitués à ces événements malheureux et parfois sans issue pour les proches des personnes concernées […] on compte bien, comme sur les autres faits, demander de la redevabilité aux autorités camerounaises ». De son côté, Amadu Tarnteh de l’ONG Conscience africaine rappelle que les belligérants violent régulièrement les principes de discrimination et de proportionnalité, et que cet incident survient moins de deux semaines après l’attaque meurtrière du bar de Muyuka, attribuée aux séparatistes.
Un contexte explosif
Cette tragédie intervient à un moment particulièrement sensible. Le 16 avril dernier, le pape Léon XIV, en visite à Bamenda, avait dénoncé une « spirale de déstabilisation et de mort sans fin » dans les régions anglophones. Le contraste est frappant : moins de dix jours après la visite du pape et son lâcher symbolique de colombe, c’est une partie du village qui part en fumée. La crise anglophone, entrée dans sa dixième année, a déjà fait plusieurs milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés. En l’absence de communication officielle, l’incompréhension et la colère risquent de fragiliser un peu plus la cohésion nationale.
Emmanuel Ekouli
