Au Cameroun, on a appris au peuple à détester des hommes, mais jamais à combattre les mécanismes qui le détruisent.
On lui désigne des ennemis sur mesure, prêts à consommer dans les débats de quartier, sur les plateaux de télévision et dans les commentaires Facebook : tel opposant, tel militant, tel leader d’opinion, tel activiste.
Et le peuple applaudit, insulte, s’énerve, se divise.
Pendant ce temps, les vrais bourreaux travaillent et fument tranquillement leur pipe.

Car le problème du Cameroun n’a jamais été un nom, un visage, un parti politique ou une personnalité publique.
Le problème du Cameroun, ce sont les monstres visibles et invisibles qui gouvernent la vie quotidienne : la corruption qui dévore les chances, l’injustice qui humilie les honnêtes gens, le tribalisme qui détruit la nation, le mépris du peuple érigé en méthode de gouvernement, la pauvreté entretenue comme stratégie de domination.
Voilà les vrais adversaires.
Mais ces ennemis-là sont moins pratiques à combattre. Ils ne parlent pas à la télévision, ils n’organisent pas de meetings, ils ne servent pas de punching-ball émotionnel.
Alors on offre au peuple des ennemis plus faciles.
On lui dit : “voilà celui qu’il faut haïr.”

Et pendant qu’il insulte la cible désignée, il oublie celui qui détourne l’argent public, celui qui bloque les opportunités, celui qui transforme les institutions en propriétés privées, celui qui fait de la souffrance du peuple un instrument de conservation du pouvoir.
Le plus tragique, c’est que beaucoup de Camerounais défendent leurs propres bourreaux avec un zèle admirable.

Ils deviennent les gardiens bénévoles du système qui les écrase. Des victimes du syndrome de Stockolme.
Ils insultent ceux qui dénoncent.
Ils combattent ceux qui réclament la justice.
Ils applaudissent ceux qui organisent leur misère.
Le génie des systèmes oppressifs, ce n’est pas seulement de dominer.
C’est d’apprendre aux dominés à se battre entre eux.

Ainsi, pendant que les citoyens se divisent entre camps politiques, entre tribus, entre régions, entre chapelles idéologiques, les vrais responsables regardent le spectacle, sereins, protégés par la confusion qu’ils ont eux-mêmes fabriquée.
Le Cameroun n’a pas besoin d’un peuple entraîné à haïr des individus.
Le Cameroun a besoin d’un peuple lucide, capable d’identifier les véritables racines de son malheur.
Le vrai combat n’est pas contre des hommes politiques.

Le vrai combat est contre la corruption qui tue.
Contre l’injustice qui écrase.
Contre la manipulation qui aveugle.
Contre la peur qui réduit au silence.
Contre l’ignorance politique qui transforme les victimes en défenseurs du système.
Tant que les Camerounais continueront à se tromper d’adversaire, ils livreront les mauvaises batailles.
Et pendant qu’ils crieront contre des silhouettes qu’on leur présente comme ennemies, les véritables responsables continueront à piller, verrouiller, humilier et régner.
La plus grande victoire du système n’est pas de voler le peuple.
La plus grande victoire du système, c’est d’obtenir que le peuple protège lui-même ce qui le détruit.

Le jour où les Camerounais comprendront enfin que leur ennemi n’est pas l’homme qu’on leur montre du doigt, mais le système qui organise leur souffrance, alors ce jour-là commencera le véritable combat.
Et ce jour-là, beaucoup de puissants trembleront.
Car un peuple qui identifie enfin le vrai visage de son malheur devient impossible à manipuler.

Charles Chacot Chimé

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