Au Cameroun, le temps n’est plus une flèche qui fonce vers l’avenir ; il est devenu un élastique que l’on tire à merci pour ne jamais lâcher prise. Le président Paul Biya, vieux monarque fatigué par quarante-quatre ans de pouvoir sans partage, vient de signer l’acte de défiance de plus. Il a promulgué, en ce mois de mars 2026, la loi prorogeant une fois encore le mandat des députés, repoussant l’échéance des législatives au 20 décembre 2026.

C’est le deuxième coup de force du genre en moins d’un an. Après une première prolongation en juillet 2024 qui avait effacé l’échéance du 30 mars 2026, voilà que le régime remet le couvert. Officiellement, on nous sert le sempiternel argument de l’allégement du calendrier électoral. Le prétexte est si usé qu’il en devient obscène : il faudrait souffler après la présidentielle d’octobre 2025 et les régionales de novembre 2025. On nous parle de logistique, de sécurité, de finances. On nous prend pour des enfants crédules.

Mais derrière cette comédie administrative, la réalité est aussi brutale qu’un coup de matraque. Paul Biya ne cherche pas à « alléger » un calendrier ; il cherche à asphyxier l’opposition. Chaque jour qui passe, chaque scrutin reporté, est une prise d’otage supplémentaire. En décalant sans cesse les législatives, le régime maintient l’Assemblée nationale dans un état de vassalité prolongée, une chambre de députés dont les sièges ne sont plus que des prêts à durée indéterminée.

Quel est le vrai mobile de cette énième forfaiture ? Le refus viscéral de la confrontation démocratique. Le pouvoir sait qu’en 2026, avec une opinion publique exaspérée par la crise économique, le chômage des jeunes et l’insécurité chronique, les législatives pourraient devenir un véritable cauchemar pour le parti au pouvoir. En repoussant l’échéance, le régime se donne du temps pour étouffer les voix divergentes, museler les médias indépendants et acheter les consciences.

Cette prorogation est un déni de souveraineté. Le peuple camerounais, qui a le droit de choisir ses représentants, se voit imposer des députés dont la légitimité expire tous les jours au lever du soleil. On ose invoquer la « complexité » des opérations électorales, comme si le Cameroun était un pays de débutants. Le régime, qui organise en quelques mois une présidentielle plébiscitée par ses affidés, simule soudain une surcharge de travail pour ne pas organiser le seul scrutin qui pourrait vraiment bousculer l’ordre établi.

C’est la méthode Biya dans toute sa splendeur : l’utilisation de la loi comme arme de destruction massive contre la démocratie. On promulgue, on décrète, on proroge. Les prétextes fallacieux s’empilent comme les années au palais de l’Unité. D’abord, ce fut l’état d’urgence dans les régions anglophones pour justifier les retards ; aujourd’hui, c’est la logistique. Demain, ce sera quoi ? Un raz-de-marée ? Une éclipse ?

Les acteurs de l’opposition, réduits au silence dans l’hémicycle par une majorité aux ordres, se retrouvent une fois de plus privés de leur tremplin naturel. En privant le pays d’élections législatives libres, Paul Biya n’assure pas la stabilité ; il entretient sciemment un climat de frustration où la seule issue semble être l’impuissance ou la révolte.

Cette loi prorogeant les mandats jusqu’en décembre 2026 est un aveu. L’aveu qu’au sommet de l’État, on ne croit plus à la capacité du peuple à juger ses dirigeants. L’aveu que le mot « fin », qu’il s’agisse d’un mandat ou d’un règne, est devenu tabou. En jouant les prolongations indéfinies, le régime signe le glas des illusions démocratiques.

Il est temps de cesser de gober ces arguments logistiques qui insultent l’intelligence nationale. La seule logique en marche ici est celle de la captation permanente du pouvoir. En maintenant l’Assemblée nationale sous perfusion artificielle, Paul Biya montre son vrai visage : celui d’un apparatchik qui, faute d’être aimé, choisit de durer en empêchant la vie politique de suivre son cours naturel. Le 20 décembre 2026, nous dit-on, les Camerounais iront enfin voter. Mais qui peut croire encore, après deux tours de passe-passe, que cet engagement sera tenu ? La parole présidentielle, en matière de calendrier électoral, n’est plus que la mise en scène pathétique d’une volonté de puissance sans partage.

Emmanuel Ekouli

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