À Monterrey, ville industrielle du Nuevo León mexicain à deux heures de la frontière avec le Texas, un Camerounais quadragénaire nommé Alex enseigne au TEC, l’une des universités les plus cotées d’Amérique latine. Il a un visa américain en poche, une femme et des enfants, une offre d’emploi au Cameroun qui l’attend, et l’incapacité chronique de décider où il veut réellement être. Mexico, premier roman de Christine Tsalla publié à compte d’auteur en 2022, emprunte la forme souple du roman de formation pour en subvertir la logique ordinaire. Pas de héros qui grandit et triomphe. Un homme qui erre, travaille, aime mal et rate méthodiquement ses rendez-vous avec lui-même. C’est plus honnête, et infiniment plus intéressant.
Monterrey comme terrain, le Mexique comme prisme
Dans la géographie des littératures africaines francophones de la diaspora, l’Amérique latine comme espace d’exil demeure une terra incognita narrative. Les grands textes du déplacement africain contemporain — de Calixthe Beyala à Sami Tchak, de Gauz à Wilfried N’Sondé — ont massivement orienté leur regard vers l’Europe, et vers Paris en particulier comme pôle d’attraction et de désillusion. L’auteure opère une rupture géographique significative en campant son récit à Monterrey, métropole industrielle traversée de patrouilles armées, de narcos discrets et d’une gastronomie solaire. Ce déplacement n’est pas cosmétique. Il produit une posture épistémologique nouvelle dans la représentation de la mobilité africaine, et c’est là son premier intérêt littéraire et scientifique.
La route Cameroun-Nigeria-Mexique-États-Unis qu’emprunte Alex n’est pas une invention romanesque. Les sociologues des migrations africaines en Amérique latine ont documenté, depuis les années 2000, les trajectoires camerounaises via le Brésil, l’Équateur et le Mexique comme autant d’itinéraires alternatifs aux routes atlantiques nord. La romancière s’inscrit, peut-être sans le théoriser explicitement, dans ce que l’anthropologue Arjun Appadurai nomme les « ethnoscapes » de la modernité globalisée — ces paysages humains en mouvement permanent qui redessinent les cartes de l’appartenance. Alex ne migre pas vers l’Occident selon l’axe classique. Il circule dans un espace transnational fragmenté, polyglotte, traversé par d’autres histoires coloniales que les siennes, et cette singularité géographique produit une double étrangeté fondatrice que ni le roman euro-africain traditionnel ni les études migratoires franco-africaines ne savent saisir.
La restitution de Monterrey obéit à une précision ethnographique rare. Les burritos d’El Padrino au petit matin, les pick-up de la police fédérale avec leurs fusils d’assaut en évidence, la michelada partagée avec une propriétaire raciste soudainement rassérénée d’avoir en face d’elle un professeur d’université — tout cela compose une cartographie sociale d’une grande densité. On sent à chaque page que ces rues ont été arpentées, que ces guichets ont été attendus, que ces conversations ont réellement eu lieu. La littérature fonctionne ici comme une archive de vie que les sciences sociales peinent à produire seules, parce qu’elles ne savent pas rendre la texture intime d’une expérience vécue. C’est l’un des services irremplaçables que le roman rend à l’anthropologie — et l’écrivaine l’exerce sans en faire étalage.
La formation par l’impuissance, ou ce que le Cameroun a fabriqué
La structure narrative de Mexico est délibérément fragmentée, et cette fragmentation est signifiante. Le roman alterne entre le présent de Monterrey et des retours en arrière camerounais qui couvrent l’adolescence d’Alex, ses années universitaires et ses premières tentatives d’insertion dans un marché du travail hostile. Ces oscillations temporelles rendent compte d’une psychologie diasporique fondamentale que la clinique transculturelle connaît bien — celle d’un sujet tiraillé en permanence entre la mémoire d’un pays qui l’a refusé et le projet fragile d’un avenir que sa position de migrant rend structurellement incertain. Alex ne regarde pas le Cameroun avec nostalgie. Il le regarde avec l’œil de quelqu’un qui sait exactement pourquoi il est parti, et qui ne peut s’empêcher de se demander si les raisons du départ sont toujours valides.
L’épisode du concours d’administration est, à cet égard, d’une vérité sociologique redoutable. Alex, porteur d’un master de niveau deux, est recalé à l’oral malgré ses compétences — et la narration laisse entendre sans jamais l’expliciter que l’issue était jouée avant même qu’il entre dans la salle. Ce passage condense la violence symbolique, au sens de Bourdieu, des systèmes méritocratiques de façade qui structurent l’accès aux positions de pouvoir dans de nombreux États africains postcoloniaux. Le mérite individuel s’y heurte aux logiques de cooptation, de réseau, d’allégeance politique et de solidarité ethnique instrumentalisée. Alex le comprend sans le formuler, et cette compréhension muette, intérieure, est l’une des nuances les plus justes du roman.
Le voyage à Tiko chez l’oncle Georges, directeur général de la SOTRAMI, articule une autre dimension de cette même réalité. L’homme naguère affable de l’enfance est devenu évasif, absorbé par ses propres stratégies de survie dans des réseaux opaques de pouvoir économique et politique. Les rumeurs qui circulent sur ses liens supposés avec des milieux mystiques, sur sa nomination due à des « sacrifices » consentis — que le roman ne confirme ni ne dément — renvoient à ce qu’Achille Mbembe a théorisé comme la zone grise entre le visible et l’invisible, entre les règles formelles et les règles réelles, qui structure la vie sociale dans certaines configurations africaines postcoloniales. Christine Tsalla ne nomme pas Mbembe, bien sûr. Mais elle le traduit en chair, en air conditionné défaillant et en salon de villa silencieux. Alex n’a pas quitté le Cameroun par romantisme de l’aventure. Il est parti parce que ni le mérite individuel, ni la solidarité familiale, ni la formation académique n’ont suffi à lui ouvrir une place dans un système qui distribuait ses faveurs ailleurs. L’exil n’est pas un choix chez lui. C’est le seul espace qui reste quand tous les autres ont été fermés de l’intérieur.
Ce que le regard masculin efface — lecture depuis le genre
Mexico est un roman centré sur un regard masculin — ce qui n’est pas en soi un défaut, mais qui le devient lorsque ce centrement produit des angles morts structurels sur la représentation des femmes. Tous les personnages féminins sont définis exclusivement par leur rapport fonctionnel au protagoniste et jamais par leur propre intériorité. Cette configuration n’est pas propre à ce roman. Elle traverse une large part de la littérature diasporique africaine francophone contemporaine, et il est d’autant plus utile de la nommer ici que la romancière elle-même est une femme — ce qui aurait pu, précisément, ouvrir le texte à un autre regard sur ses personnages féminins.
Stella, la petite amie de jeunesse, belle et désirable, quitte Alex pour épouser un homme riche. Cet acte narrativement utile pour expliquer le départ camerounais prive le personnage de toute existence autonome. Le roman ne s’interroge à aucun moment sur ce que Stella a vécu de son côté, sur les pressions familiales qu’elle a subies, sur le fait que son choix d’une sécurité contre l’amour est peut-être la seule forme d’agentivité — au sens que les Gender Studies donnent à ce terme — qu’une femme de sa condition sociale au Cameroun pouvait alors exercer. Cette dimension est entièrement absente du récit, et son absence dit quelque chose sur les impensés de la narration.
La figure d’Aline, la compagne de Monterrey, pose des questions encore plus sérieuses. Elle est introduite comme séduisante, mystérieuse, puis révélée progressivement comme alcoolique, bipolaire, mythomane, détentrice de substances illicites dans son sac à main. Le roman ne cherche ni à comprendre les ressorts de sa trajectoire, ni à contextualiser ses souffrances dans une réalité vécue. Qu’est-ce que c’est qu’être une femme seule, africaine, à Monterrey, sans les filets de sécurité familiaux et institutionnels qui rendraient sa situation intelligible ? Cette question ne se pose jamais dans le texte. Aline existe comme obstacle au projet de vie d’Alex, et la scène où il la plaque contre le mur après sa réaction ingrate face aux cadeaux d’Austin est relatée sans la moindre distance critique de la narration, comme si le geste allait de soi. Ce n’est pas accessoire. Le signaler, ce n’est pas condamner le roman. C’est identifier un impensé structurel que la prochaine œuvre de l’auteure gagnerait à travailler, et qui dit quelque chose de réel sur les points aveugles des littératures africaines de la diaspora dans leur rapport à la condition féminine.
Un roman-document pour une diaspora invisible
Ce qui reste, et c’est considérable, c’est la valeur d’archive vivante de Mexico. La séquence à Austin est de ce point de vue la plus aboutie du roman. Alex, universitaire et chercheur, se retrouve à éplucher des oignons à soixante-dix dollars la journée, à manier un marteau-burineur sur des chantiers de voirie, à faire la queue à quatre heures du matin avec des travailleurs mexicains sans papiers qui ne parlent pas anglais, à dormir à la Casa Marianella — foyer pour migrants originellement conçu pour les réfugiés des guerres civiles centroaméricaines, reconverti pour accueillir les flux africains francophones contemporains. Ce déclassement professionnel provisoire mais réel est raconté sans pathos. Alex l’absorbe avec pragmatisme, parfois avec humour. La narration dit qu’il s’était transformé en oignon vivant après une journée d’épluchage. Cette sécheresse est juste. Elle dit quelque chose de vrai sur la capacité d’adaptation des migrants éduqués face à la brutalité économique de l’informel, capacité que les études sur le « capital humain » des migrants évoquent sans jamais la rendre visible dans sa dimension quotidienne.
La rencontre avec Lou Xhi, l’entrepreneur chinois qui lui apprend à poser des carreaux et à changer la tuyauterie, est une miniature anthropologique saisissante. Elle met en présence deux formes de mobilité transnationale non occidentale — africaine et chinoise — dans l’espace de l’économie informelle américaine, sans que le roman ait besoin de théoriser ce croisement pour qu’il soit signifiant. La présence de migrants rwandais à Austin, d’une Camerounaise passée par le Brésil à la Casa Marianella, d’un Mexicain d’origine camerounaise à Monterrey comme Kalou l’artiste — toute cette cartographie des présences africaines dans l’espace hispano-américain compose ce que les géographes appelleraient un « Sud global » en actes. C’est l’avantage décisif du roman sur l’article scientifique. Il fait exister une réalité sans avoir à la démontrer.
Mexico s’inscrit dans une généalogie littéraire qu’il est utile de nommer pour en mesurer la portée. Il partage avec Voici venir les rêveurs d’Imbolo Mbue — autre écrivaine camerounaise dont le regard romanesque porte précisément sur la migration africaine vers l’Amérique du Nord — la logique du témoignage fictionnel ancré dans une réalité migratoire peu médiatisée. Il rejoint Debout-payé de Gauz dans sa façon de documenter sans apitoiement la brutalité quotidienne du travail migrant, et convoque, plus sourdement, la tradition camerounaise que Patrice Nganang et Hemley Boum ont installée dans les lettres francophones contemporaines, celle d’une écriture ancrée dans les corps, les quartiers et les stratégies de survie ordinaires. Mais Mexico s’en distingue sur un point décisif. Il parle d’une Afrique en mouvement vers le Sud global, vers l’Amérique hispanique, vers des espaces migratoires que la littérature francophone n’a presque jamais cartographiés. En ce sens, il remplit une fonction irremplaçables — rendre visible une réalité que ni les médias ni les statistiques migratoires n’ont encore intégrée à leurs représentations dominantes.
La voix de Christine Tsalla est encore en construction. Le roman porte les coutures d’une œuvre qui cherche l’équilibre entre l’urgence de dire et la maîtrise formelle, entre la fidélité au vécu et la distance que la fiction exige. Mais cette urgence est précisément ce qui rend Mexico indispensable. Alex n’est peut-être jamais vraiment arrivé quelque part. Son roman, lui, est bien là…
Baltazar Atangana
