Le Parlement réuni en congrès à Yaoundé va avaliser ce 5 avril 2026 une révision constitutionnelle d’une gravité inouïe. Le projet porté par Paul Biya, dont le congrès a débuté le 2 avril, n’aura mis que quatre jours pour défigurer la Loi fondamentale. Sous le motif fallacieux d’améliorer le fonctionnement des institutions, un poste de vice-président sera créé, et avec lui, le verrou ultime d’une succession sur mesure.
« Le mot dauphin résonne mal », disait Biya
Dimanche 5 avril 2026 restera comme la date où Paul Biya a publiquement et solennellement renié ses propres paroles. N’avait-il pas déclaré, il y a quelques années, qu’« au sein d’une République qui fonctionne bien, le mot dauphin résonne mal » ? Il avait même pris le peuple camerounais à témoin, affirmant que les Camerounais étaient « assez mûrs pour choisir eux-mêmes le moment venu », ajoutant que « l’idée de préparer quelqu’un comme successeur à la tête de l’État est proche de la monarchie et de l’oligarchie ».
Aujourd’hui, Biya exécute en direct ce qu’il feignait de réprouver : la mise en place institutionnelle d’un dauphin. En instaurant un vice-président qu’il nomme et révoque à sa guise, et qui achèvera son mandat en cas de vacance, il organise méthodiquement une passation de pouvoir de « gré à gré », loin de tout suffrage populaire.
L’opposant et challenger Maurice Kamto, président du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), dénonce depuis des années ce risque d’une succession « de gré à gré », alerte sur les manœuvres au sommet de l’État pour organiser une transmission du pouvoir en circuit fermé. Cette réforme constitutionnelle lui donne tragiquement raison. Le MRC a martelé qu’il n’acceptera jamais aucune forme de succession de gré à gré. Les Camerounais mesurent aujourd’hui l’ampleur de la trahison.
Un hold-up institutionnel en quatre jours
La révision adoptée prévoit qu’en cas de vacance de la présidence pour décès, démission ou empêchement, le vice-président achève le mandat en cours, sans nouvelle élection. Mieux : une fois le mandat achevé, ce vice-président peut se porter candidat à l’élection présidentielle suivante. Le tout sans que le peuple n’ait eu son mot à dire.
L’architecture du texte est édifiante : le chef de l’État détermine lui-même les attributions du vice-président, peut le limoger à tout moment et reste maître absolu du calendrier. Le président du Sénat, jusqu’alors prévu pour assurer l’intérim, est relégué au second plan.
Le choix du moment n’est pas innocent. Le congrès a été convoqué en quelques jours, au lendemain même de l’entame d’un huitième septennat par un Biya nonagénaire. L’opposition et une partie de la société civile dénoncent une révision « unilatérale », « sans débat national préalable », comme l’a souligné le professeur Jean Calvin Aba’a Oyono.
L’heure de vérité pour la démocratie camerounaise
En reniant ses propres principes pour installer un dauphin constitutionnel, Paul Biya parachève la dérive monarchique d’un régime qui n’en finit plus de verrouiller toutes les issues démocratiques. Maurice Kamto l’avait prévenu : le peuple camerounais ne se laissera pas dépouiller de son droit de choisir ses dirigeants. La balle est désormais dans le camp de ceux qui refusent que la République devienne une affaire de famille ou de clan.
Le régime vient de franchir une ligne rouge. Aux Camerounais, désormais, de dire si cette mascarade constitutionnelle aura lieu en leur nom.
Emmanuel Ekouli
