J’ai lu ce livre en une seule fois, debout dans un couloir, parce que je l’avais ouvert par curiosité et que je n’ai pas réussi à le poser. Ce n’est pas souvent qu’un texte de quarante-six pages produit cet effet-là. Mais Gaelle Stella Onana Oyono fait quelque chose que peu d’auteurs osent vraiment faire. Elle écrit depuis l’intérieur de la douleur, sans la romancer, sans en sortir trop vite, sans plaquer par-dessus une leçon qui rassure. Elle laisse la douleur durer, exactement comme elle dure dans la vraie vie. Et c’est cela qui fait que le livre reste.

Ce que le livre dit vraiment de l’attente

Samira est une femme de Yaoundé qui aime Dieu, qui a fait les bons choix, qui a épousé l’homme qu’elle aimait, et qui pourtant n’arrive pas à avoir d’enfant. Le livre commence là, dans cet espace étrange où tout va bien et où pourtant quelque chose manque. Oyono nomme ce manque avec une précision qui déconcerte. Ce n’est pas seulement l’absence d’un enfant. C’est la manière dont cette absence finit par colorier chaque moment de l’existence.

La première année de mariage, le couple n’y pense presque pas. La deuxième, la question apparaît doucement. La troisième, elle s’installe. La cinquième, elle est devenue une réalité pesante. Oyono déroule ce glissement avec une lenteur voulue et une rigueur presque clinique. L’auteure montre comment l’attente change de nature avec le temps. Ce qui était espoir devient pression, ce qui était foi devient question, et ce qui était prière devient parfois reproche adressé à Dieu lui-même. Ce passage-là, où Samira dit qu’elle ouvre sa Bible sans réussir à lire parce que chaque promesse est devenue une incompréhension, est l’un des moments les plus forts du livre. Il y a quelque chose de profondément honnête dans cette facon d’écrire la foi fragilisée sans pour autant la détruire.

On a beaucoup écrit sur l’infertilité dans la fiction contemporaine. Chimamanda Ngozi Adichie en effleure les bords dans Americanah, où le corps des femmes africaines est toujours un terrain d’attente et de jugement social. Mais ce qui distingue Oyono, c’est qu’elle ne traite pas l’infertilité comme un problème social ou politique. Elle la traite comme une blessure spirituelle, ce qui est bien plus rare et bien plus courageux. Samira ne lutte pas contre la société. Elle lutte contre le silence de Dieu. Et cette lutte-là est universelle d’une manière que la dimension sociale n’atteint pas.

Il faut aussi dire ce que le livre fait avec les personnages secondaires, parce qu’ils comptent vraiment. Paul-Erick, le mari, n’est pas un personnage de carton. Il aime sa femme d’un amour calme, stable, presque indestructible, et pourtant on voit en lui la même usure, la même pression qui monte malgré lui. Ses amis lui disent, avec cette cruauté de la banalité africaine, que quelqu’un de son niveau ne devrait pas attendre comme ca. Et lui tient, jusqu’au moment où il ne tient plus tout à fait. Oyono réussit quelque chose de difficile en écrivant cet homme-là, elle lui accorde une humanité complète sans jamais en faire une victime ni un coupable.

La chute, la faute et ce que la grâce coûte vraiment

Le moment où Samira demande le divorce est l’un des plus troublants du livre, parce qu’Oyono ne le présente pas comme une trahison. Elle le présente comme l’aboutissement logique d’une femme qui a attendu jusqu’à vider. Samira dit « je ne peux pas être une épouse sans être mère » et elle le dit sans crier, sans pleurer, avec ce calme étrange qui est plus inquiétant que les larmes. On comprend cette femme même quand on la voit se tromper, ce qui est la marque d’une écriture véritablement accomplie.

La séparation, l’exil au Rwanda, les années qui passent, tout cela est traité avec une économie narrative qui force le respect. L’auteure ne s’attarde pas sur le détail des années perdues. Elle les pose comme des faits et elle avance. C’est Paul-Erick qui intéresse alors, cet homme laissé seul dans une grande maison dont certaines chambres n’ont jamais eu de meubles, et qui finit par craquer une nuit, une seule, une de ces nuits où la solitude devient plus grande que les convictions. La grossesse qui en résulte aurait pu être un rebondissement mélodramatique. Oyono en fait une douleur supplémentaire, propre et silencieuse, qui va forcer les deux personnages à se retrouver dans quelque chose de vrai.

On pense par endroits au travail de Francine Rivers et notamment à Redeeming Love, ce roman qui transpose le livre d’Osée dans la Californie du XIXe siècle et qui a fait pleurer des millions de lecteurs. Mais Rivers écrit dans l’exclamation, dans la grandeur, dans la démesure romantique du pardon. Oyono écrit dans le murmure. Le retour de Samira au bureau de Paul-Erick, quand elle dit à la secrétaire que « celle qui était partie est revenue », vaut toutes les grandes scènes de Rivers réunies, précisément parce qu’il ne cherche pas à valoir quoi que ce soit. Il est juste vrai.

Ce que le livre dit ensuite sur la réconciliation est également très juste. Il ne dit pas que tout redevient simple. Il montre Astrid, la mère du fils de Paul-Erick, qui débarque et crée des scènes, qui empêche les visites, qui rend la paix impossible. Et il montre Samira qui doit apprendre à ne pas entrer en guerre, qui doit trouver en elle quelque chose de plus grand que la légitime colère. Oyono cite la femme sage qui bâtit sa maison plutot que de la détruire, et cette citation-là n’est pas une morale plaqueée sur un récit. Elle est l’exact résumé de ce que Samira choisit de devenir. Voilà ce qu’est une parabole bien construite, une vérité qui sort de l’histoire au lieu de lui être imposée de l’extérieur.

Sara, Samira et la promesse qui arrive toujours trop tard pour être logique

Le livre repose sur une architecture biblique que l’auteure n’essaie pas de cacher et qui est, au contraire, sa force principale. Samira est Sara. Paul-Erick est Abraham. Ismaël, l’enfant né de la nuit d’égarement, porte le même prénom que le fils d’Agar dans la Genèse. Et les jumeaux annoncés par prophétie à la fête des quarante ans de Samira, puis donnés réellement à ses cinquante ans, arrivent exactement comme Isaac est arrivé, quand tout raisonnement biologique dit que c’est impossible. Transposer ce récit dans Yaoundé aujourd’hui, avec ses instituts de beauté, ses microfinances, ses vols Kigali-Paris et ses conférences chrétiennes américaines, c’est un pari audacieux. Oyono le gagne parce qu’elle ne cherche pas à rendre la Bible moderne. Elle montre que la Bible l’est déjà.

La prophétie annoncée lors de l’anniversaire, par une artiste gospel nigériane venue chanter pour Samira, est une scène clé qu’il faut lire avec attention. Oyono ne la présente pas comme un moment de joie et d’espérance. Elle le présente comme une blessure. Samira entend la prophétie des jumeaux et au lieu de se réjouir, elle se ferme. Parce qu’elle a déjà entendu trop de paroles, trop de « Dieu va faire », et que rien n’est jamais venu. Cette réaction-là est d’une honnetété rare dans la littérature chrétienne, où les personnages réagissent souvent à la parole prophetique avec une foi qui paraît plus didactique que vraie. Ici, Samira fait exactement ce que font les vrais humains. Elle ne croit plus. Et on la comprend.
La comparaison avec Anne dans le livre de Samuel, que le roman mentionne explicitement, est éclairante. Anne aussi attend. Anne aussi prie jusqu’à être prise pour une femme ivre.

Anne aussi reçoit sa réponse au moment où elle a cessé de calculer. Mais Anne est une figure scripturaire sans épaisseur psychologique, une figure qui porte une fonction théologique plus qu’une vie intérieure. Ce qu’Oyono fait, c’est exactement l’inverse. Elle donne à ce schéma biblique une chair, une ambivalence, une durée qui le rend insupportable et beau à la fois. Ce faisant, elle accomplit ce que la grande fiction religieuse a toujours voulu faire depuis Dostoievski jusqu’à Flannery O’Connor, montrer que Dieu agit dans la matière désordonnée des vies humaines, et non dans leur version idéalisée.

La fin du livre, la découverte de la grossesse, l’échographie qui révèle deux battements de coeur, est traitée avec une sobriété qui confine à la discrétion. Pas de larmes déversées sur plusieurs pages. Juste le médecin qui tourne l’écran, et une phrase. Cette retenue est la marque d’une auteure qui sait que les plus grandes choses n’ont pas besoin d’être amplifiées pour être ressenties. Et effectivement, on ressent. Après vingt années d’attente racontées en quarante-six pages, ce moment arrive et il pese exactement ce qu’il doit peser.

Ce livre est à recommander à tous ceux qui ont attendu quelque chose longtemps, qu’il s’agisse d’un enfant, d’une guérison, d’une réponse ou simplement du sentiment que leur vie a un sens. Gaelle Stella Onana Oyono a écrit quelque chose qui dépasse largement le cadre de la littérature chrétienne africaine où on pourrait vouloir la ranger. Elle a écrit une oeuvre humaine. Le reste est affaire de gruce.

Baltazar Atangana

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