En interdisant aux établissements privés et aux programmes offshore de délivrer des PhD et en instaurant des quotas annuel s dans les universités d’État, le ministre Jacques Fame Ndongo dit vouloir « assainir » le secteur. En réalité, il installe un système de pénurie organisée où seuls les mieux pistonnés ou les plus riches pourront décrocher le Graal. Les autres ? Livrés aux marchands de faux espoirs et aux prédateurs en blouse blanche.
Yaoundé, 14 avril 2026 – La sentence est tombée ce 13 avril, glaciale et définitive : plus aucun Institut Privé d’Enseignement Supérieur (IPES) ni programme « offshore » ne pourra former au doctorat au Cameroun. Le ministre d’État, Jacques Fame Ndongo, promet une « chasse aux fraudes » et « l’excellence académique ». Traduction pour les milliers de jeunes camerounais assoiffés de savoir : vous ne serez que trop peu, ou trop bien connectés.
Car derrière le paravent de la régulation, c’est un système mafieux qu’on consacre. En limitant artificiellement l’offre de formation doctorale aux seules universités d’État – déjà saturées, sous-encadrées et clientélaires – le ministère crée une rareté. Et là où l’offre est rare, la loi du plus fort, du plus riche et du plus crapuleux s’impose.
« Mon directeur de thèse m’a réclamé une voiture »
Témoignage de Paul (nom d’emprunt), jeune titulaire d’un master en sociologie à l’Université de Yaoundé I, dont le rêve de doctorat se heurte à une réalité crasse. « Cela fait trois ans que je tente de décrocher une inscription en thèse. On m’a clairement fait comprendre qu’il fallait d’abord “graisser la patte” au chef de département, puis au représentant du recteur. Un de mes camarades a dû payer 850 000 FCFA pour une simple promesse d’admission. Un autre s’est vu réclamer une voiture d’occasion pour son directeur de thèse. »
Avec le nouveau décret, l’étau se resserre. Les IPES, souvent plus flexibles et accessibles, offraient une porte de secours, certes imparfaite, à des étudiants sans piston. Leur seul tort était de bousculer le monopole d’État. En les fermant, on jette des milliers de postulants dans les bras des filières parallèles – faux encadrements, soutenances blanches, diplômes achetés en douce dans des universités étrangères de complaisance.
Le marché noir du PhD est ouvert
Désormais, pour obtenir un doctorat officiel, il faudra passer par la case « habilitation » – un sésame distribué au compte-gouttes par une administration notoirement perméable aux pressions politiques et aux cadeaux en nature. Résultat : les familles modestes n’ont plus aucune chance. Le chantage est simple : soit vous payez le prix fort pour un encadrement fantôme au sein du système public, soit vous vous tournez vers un IPES « clandestin », avec la menace permanente de voir votre diplôme déclaré nul.
M. Fame Ndongo affirme vouloir protéger les étudiants. En vérité, il les livre pieds et poings liés aux prédateurs qu’il prétend combattre. L’absence de concurrence et de labels privés agréés transforme chaque inscription en thèse en une négociation de bazar. Les directeurs d’école doctorale deviennent des caïds, les rapporteurs des collecteurs d’impôts parallèles.
« On ne sait plus à quel saint se vouer »
Dans les couloirs du campus de Ngoa-Ekélé, la colère gronde. « Nous avons des compétences, des projets de recherche, mais on nous impose un numerus clausus qui n’a rien d’académique. C’est un tri social, pas un tri par le mérite », fulmine Elodie, enseignante contractuelle qui souhaite passer le cap du doctorat pour se stabiliser.
L’ironie veut que le ministère invite les candidats à « vérifier la validité des programmes » auprès de l’Inspection Générale… un service notoirement sous-dimensionné et réputé pour ses lenteurs administratives – sauf à glisser un billet pour accélérer. Ainsi fonctionne la boucle : on crée la pénurie, on suscite la fraude, puis on justifie la répression.
La véritable mission : ouvrir, pas étouffer
Face à l’explosion démographique des bacheliers et des masters, la réponse ne peut être la fermeture. Elle est l’ouverture contrôlée, l’habilitation rigoureuse des IPES, la transparence des coûts. Mais au Cameroun, on préfère le verrouillage. Parce que le flou artistique rapporte. Parce que le doctorant pauvre, qui ne peut ni piston ni payer, restera à la porte. Et cela arrange bien des gens.
Le ministre a peut-être tué les doctorats « offshore ». Il vient surtout de lancer les enchères pour les doctorats « onshore ». Adjugé au plus offrant.
Emmanuel Ekouli
