N’Djamena – Une page historique s’ouvre pour l’éducation tchadienne. À compter de la prochaine rentrée scolaire, l’enseignement de l’arabe sera obligatoire dans tous les établissements du pays, à parité stricte avec le français. Signée par le ministre d’État chargé de l’Éducation nationale, le Dr Mahamat Ahmad Alhabo, une circulaire impose une réforme linguistique d’envergure, qualifiée de « sans précédent » par les observateurs.
Fini le temps où le français dominait largement les programmes. Dès septembre, les deux langues officielles inscrites dans la Constitution bénéficieront d’un volume horaire équivalent et des mêmes coefficients aux examens. L’objectif, martèle le ministre, est de « traduire concrètement l’égalité constitutionnelle entre l’arabe et le français, et faire de l’école le creuset de notre refondation civique et identitaire ».
Dans les faits, tous les élèves – qu’ils soient des établissements francophones, arabophones ou des écoles internationales – suivront désormais des cours dans les deux langues avec la même exigence. Une révolution pédagogique qui place le Tchad en pionnier en Afrique centrale, où rares sont les pays ayant osé un bilinguisme aussi contraignant appliqué à l’ensemble du système.
Un défi d’enseignants et de manuels
Mais sur le terrain, l’enthousiasme est tempéré par la réalité logistique. La Direction générale des Enseignements est déjà mobilisée pour piloter le déploiement, mais les goulots d’étranglement sont nombreux. « Nous manquons cruellement d’enseignants arabophones qualifiés, capables de dispenser un cours de mathématiques ou de sciences en arabe avec la même rigueur qu’en français », confie un inspecteur d’académie sous couvert d’anonymat.
Idem pour les manuels scolaires. La filière arabophone disposait jusque-là de ses propres ouvrages, mais les écoles francophones doivent, elles, se fournir en livres bilingues en très peu de temps. Le ministère assure qu’un appel d’offres d’urgence a été lancé et que des éditeurs régionaux ont été sollicités, mais les syndicats enseignants redoutent une rentrée « sous équipée ».
« Un pari sur l’avenir »
Pour le Dr Mahamat Ahmad Alhabo, le jeu en vaut la chandelle : « C’est un pari sur la cohésion nationale. Nos enfants doivent pouvoir s’exprimer et réussir aussi bien en français qu’en arabe, car les deux langues portent notre histoire et notre avenir. » Il reconnaît les difficultés, mais assure qu’un plan de formation accélérée de 10 000 enseignants est en cours, avec le soutien de partenaires bilatéraux.
Reste à savoir comment les familles et les élèves vivront cette bascule. Dans les quartiers de N’Djamena, les avis sont partagés. « Mes enfants sont déjà en difficulté en français, ajouter l’arabe obligatoire va les décourager », craint une mère. À l’inverse, un père commerçant se réjouit : « L’arabe est essentiel pour les échanges régionaux et religieux. Enfin on lui donne sa vraie place ! »
D’ici la rentrée, les regards seront tournés vers la capacité du gouvernement à transformer cette ambition en actes. Le succès de cette réforme, saluée par les défenseurs du bilinguisme, se jouera sur le terrain, dans des classes souvent surchargées et mal équipées. Une chose est sûre : le Tchad vient d’écrire l’une des pages les plus audacieuses de son histoire éducative. Reste à savoir si l’école tchadienne saura relever le défi.
Emmanuel Ekouli
