Yaoundé – Parti le 7 juin dernier pour ce qui n’était officiellement qu’un « court séjour privé en Europe », le président camerounais Paul Biya, 93 ans, doyen des chefs d’État au monde, n’a toujours pas regagné son pays. À ce jour, cela fait plus de 45 jours que le chef de l’État a déserté le territoire national, une absence qui constitue un record pour celui qui, depuis son accession au pouvoir en 1982, a pourtant l’habitude de passer de longs mois hors du Cameroun.

Face à la polémique grandissante, le parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), a finalement rompu le silence le 21 juillet. Par la voix de Jacques Fame Ndongo, ministre d’État et secrétaire national à la communication du RDPC, l’exécutif a tenté de couper court aux rumeurs : « Il n’y a aucune vacance de pouvoir au sommet de l’État », a-t-il martelé. Qualifiant les accusations de « barbarisme juridique, voire politique ou logique », le ministre a rappelé qu’aucune disposition légale ne fixe une durée maximale d’absence hors du territoire pour le chef de l’État. Selon lui, invoquer une vacance du pouvoir relèverait d’une « imagination féconde et vagabonde des adeptes du droit des sables mouvants ». Il a par ailleurs assuré que Paul Biya, où qu’il se trouve, « suit méticuleusement les dossiers que lui soumettent ses collaborateurs, de visu ou par les moyens électroniques connus de tous ».

Mais loin d’éteindre l’incendie, cette sortie l’a au contraire attisé. L’opposition n’a pas tardé à réagir, à commencer par le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto. Son vice-président, Mamadou Mota, a ironisé sur un « Cameroun qui serait devenu le premier pays au monde gouverné en télétravail clandestin ». Et de poser une question qui résume l’inquiétude générale : « À partir de combien de semaines d’absence physique l’exercice de la magistrature suprême devient-il une vue de l’esprit ? Quarante-cinq jours loin du territoire national, ce n’est pas un séjour, c’est un exil de fait ».

Le Front social-démocrate (SDF), par la voix de son président Joshua Osih, a également haussé le ton, dénonçant une gestion de l’État en « pilotage automatique ». Le parti a souligné l’absence de toute communication officielle claire depuis le départ du président, estimant que cette situation expose le pays à une « fragilité institutionnelle préoccupante ». D’autres voix, comme celle du député d’opposition Jean Michel Nintcheu, ont même appelé la Cour constitutionnelle à déclarer la vacance de la présidence.

Une absence qui n’est pas une première

Si cette absence interpelle, elle n’a pourtant rien d’exceptionnel dans les habitudes de Paul Biya. Les séjours prolongés à l’étranger, et plus particulièrement à Genève, sont monnaie courante pour le chef de l’État camerounais. Client de l’hôtel InterContinental de Genève depuis 1969, il y aurait effectué son 50e séjour, selon ses propres dires. Les critiques dénoncent régulièrement ces coûteux « séjours privés », certains médias ayant même calculé que le président avait passé près de quatre ans et demi hors de son pays depuis son arrivée au pouvoir.

Déjà en 2024, une absence d’environ 50 jours avait suscité des rumeurs alarmantes sur sa santé, au point que le gouvernement avait dû interdire tout débat public sur la question. Cette fois encore, le flou entretenu par le pouvoir ne fait qu’alimenter les spéculations, d’autant que le président, réélu en octobre pour un huitième mandat, n’a toujours pas formé un nouveau gouvernement, près de sept mois après sa promesse de le faire.

Alors que le poste de vice-président, créé par une révision constitutionnelle en avril, n’a toujours pas été pourvu, l’inquiétude grandit sur la continuité de l’État. « Les gens sont épuisés d’attendre », résume Viviane Ondoua Biwole, professeure à l’université de Yaoundé. Pour l’instant, le pouvoir camerounais campe sur sa position : le président travaille, même à distance, et il n’y a pas de vacance. Mais à mesure que les jours passent et que le silence persiste, cette défense peine à convaincre une opinion publique de plus en plus sceptique.

Emmanuel Ekouli

Spread the love

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *