Réélue questeure au Conseil régional du Nord, en charge du genre et des affaires sociales, Julienne Atta entame une deuxième mandature avec un mot d’ordre : ancrer la décentralisation dans le quotidien des populations. Éducation des filles, justice sociale, financement des régions, rapports avec l’État central : elle répond, sans détour, à nos questions.
La Voix du Centre : Vous entamez une deuxième mandature comme questeure. Qu’est-ce qui change concrètement par rapport à la première ?
Julienne Atta : La première mandature a surtout été celle de l’apprentissage institutionnel. Il fallait poser les bases, comprendre les leviers du Conseil régional, apprendre à travailler avec les services déconcentrés et les partenaires techniques. Cette fois, je ne pars plus de zéro. Je pars des dossiers déjà identifiés, comme les mariages précoces, la déscolarisation des filles ou l’accès limité aux soins, pour passer des diagnostics à des résultats mesurables. Mon ambition, pour ces cinq prochaines années, est clairement de sortir de la logique de sensibilisation pour entrer dans celle de l’exécution, avec des indicateurs suivis chaque année.
LVC : Le président Biya a appelé à une décentralisation « sensible au genre ». Comment traduisez-vous cela dans votre travail quotidien ?
J.A. : Une gouvernance sensible au genre n’est pas, pour moi, un slogan qu’on ajoute aux discours officiels. C’est une méthode de travail qui consiste à intégrer systématiquement la situation des femmes et des filles dans chaque ligne budgétaire régionale, qu’il s’agisse des bourses scolaires, des infrastructures sanitaires de proximité ou de l’appui aux groupements de femmes rurales. Concrètement, avant de valider un projet, je demande toujours qui en bénéficie réellement, et si les femmes y ont un accès équivalent aux hommes. Je veille à ce que ces priorités ne restent pas de bonnes intentions inscrites dans un discours, mais qu’elles deviennent des lignes de crédit effectives, votées et exécutées.
LVC : Près de 40 % des filles du Nord quittent l’école avant le secondaire. Quelle est votre marge de manœuvre réelle, en tant qu’élue régionale, face à ce chiffre ?
J.A. : Cette marge de manœuvre est réelle, mais elle n’est pas illimitée, car l’école relève encore largement de l’État central. Ce que je peux faire, en tant qu’élue régionale, c’est agir sur les causes périphériques du décrochage : la distance entre le domicile et les établissements, le coût des kits scolaires, les mariages précoces qui interrompent brutalement une scolarité. Nous travaillons pour cela avec les chefferies traditionnelles, les associations de parents d’élèves et les leaders religieux, parce qu’aucune politique publique ne tient durablement sans l’adhésion des communautés elles mêmes. C’est un travail lent, mais c’est le seul qui produit des résultats qui s’inscrivent dans la durée.
LVC : Les régions camerounaises se plaignent souvent d’un manque de ressources propres. Est-ce un frein à votre action ?
J.A. : C’est, très honnêtement, le nœud de toute la décentralisation camerounaise. Nous avons des compétences sur le papier, mais les transferts financiers n’accompagnent pas toujours les transferts de compétences au même rythme, ce qui crée un décalage entre ce qu’on nous demande de faire et les moyens dont nous disposons réellement pour le faire. Je plaide, avec mes collègues conseillers, pour une révision du mode de calcul de la dotation générale de la décentralisation, afin qu’elle reflète mieux les besoins réels du Nord, une région jeune, en forte croissance démographique, et confrontée à des défis sociaux considérables. Sans cette évolution, nos ambitions resteront toujours en avance sur nos capacités budgétaires.
LVC : Comment qualifieriez-vous, aujourd’hui, la relation entre le Conseil régional et les autorités administratives déconcentrées ?
J.A. : Elle s’est nettement clarifiée depuis 2020. Au début de la première mandature, il y avait une certaine confusion des rôles entre ce qui relevait du représentant de l’État et ce qui relevait de l’élu régional, ce qui pouvait ralentir certains dossiers. Aujourd’hui, chacun connaît mieux son périmètre d’intervention, et le dialogue institutionnel s’est installé dans les habitudes. Cela dit, la coordination reste à consolider, notamment sur le suivi conjoint des projets sociaux financés à la fois par l’État et par la région. Une décentralisation réussie suppose que le représentant de l’État et l’élu régional avancent dans la même direction, main dans la main, et non en concurrence.
LVC : Un mot pour les jeunes filles du Nord qui hésitent encore à poursuivre leur scolarité ?
J.A. : Que leur avenir ne se négocie pas à la place d’un mariage précoce, aussi difficile que puisse être leur situation familiale ou économique. Notre rôle, à nous élus, est de leur ouvrir des chemins concrets : des bourses, des places en internat, un accompagnement psychosocial pour les jeunes filles déjà fragilisées, afin que ce choix devienne réellement possible et pas seulement théorique. Je le répète partout où je vais, dans chaque village que je visite : une fille scolarisée, c’est une famille qui se stabilise, et une région qui se développe. C’est cette conviction qui guide chacune de mes actions au sein du Conseil régional.
Léandre Wama
