Chef de la Division de la Coopération à la CAMWATER, Barbara Kévine Edong négocie depuis dix-sept ans les accords de financement qui amènent l’eau potable dans les foyers camerounais. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, les défis d’un secteur encore largement masculin, et les partenariats qui ont marqué sa carrière.

LVC : Pouvez-vous nous retracer votre parcours et ce qui vous a conduite vers le secteur de l’eau, un domaine encore largement dominé par les hommes ?

B.K.E : Mon parcours n’était pas, au départ, tracé vers l’eau. J’ai fait mes études supérieures à Paris, à l’ESGCI puis à l’INSEEC, où j’ai obtenu un Bachelor en Management et Marketing, un diplôme de Manager du Développement International, puis un Euro MBA en Marketing. J’ai complété cette formation par plusieurs expériences en entreprise : un stage chez Lanvin, dans le prêt-à-porter de luxe, au département de la Production, un autre à la BEAC à Yaoundé, une expérience de conseillère de vente chez Printemps Haussmann et aux Galeries Lafayette, ainsi qu’une expérience au Château de Versailles. Ce sont des univers très éloignés de l’eau, mais ils m’ont donné le sens du service, de la rigueur et de l’organisation.

C’est en 2008 que tout a basculé, lorsque j’ai rejoint CAMWATER au sein de la Division de la Coopération et de la Recherche de Financements. Je découvrais un secteur technique, stratégique pour le développement du Cameroun, où les financements internationaux jouent un rôle déterminant. Ce qui m’a retenue, c’est la dimension d’utilité publique du métier : chaque accord signé se traduit, à terme, par de l’eau potable dans un foyer. C’est ce sens du service qui m’a poussée à me perfectionner et à gravir les échelons, jusqu’à devenir Chef de la Division de la Coopération.

LVC : En tant que Chef de la Division de la Coopération à la CAMWATER, en quoi consiste concrètement votre rôle dans le financement et la gestion des grands projets d’infrastructures ?

B.K.E : Mon rôle se situe en amont et tout au long du cycle de vie des projets. Concrètement, je pilote l’élaboration des stratégies de mobilisation de ressources à court, moyen et long terme, j’identifie les opportunités de financement auprès des partenaires techniques et financiers, et je participe directement aux négociations des accords de financement, de crédit et de garantie.

Une fois les accords signés, mon équipe et moi assurons le suivi de leur mise en œuvre : respect des conditions, des échéanciers de décaissement, et coordination avec les autres directions techniques de CAMWATER. Nous intervenons également dans la revue et la clôture des projets. C’est un travail qui exige autant de rigueur juridique et financière que de diplomatie, car il faut concilier les exigences des bailleurs avec les réalités opérationnelles du terrain.

LVC : Vous avez développé une expertise pointue dans la mobilisation de financements internationaux auprès de partenaires comme l’AFD, la Banque Mondiale ou Eximbank. Quels sont, selon vous, les principaux défis pour structurer des projets « bancables » dans le secteur de l’eau en Afrique ?

B.K.E : Le premier défi, c’est la qualité et la maturité des dossiers techniques et financiers. Un projet d’eau potable est complexe : études de faisabilité, montage financier, garanties, cadre institutionnel. Un dossier mal préparé n’aboutit pas, quel que soit l’intérêt du bailleur.

Le deuxième défi tient à la diversité des exigences selon les partenaires. L’AFD, la Banque Mondiale, Eximbank Chine ou Amérique, ou encore des banques comme BELFIUS, n’ont ni les mêmes procédures ni les mêmes priorités. Il faut savoir adapter chaque dossier à son interlocuteur, sans jamais perdre de vue l’intérêt du pays.

Enfin, il y a l’enjeu de la soutenabilité de la dette et de l’équilibre entre dons, prêts concessionnels et financements commerciaux. En plus de dix-sept ans de carrière, j’ai participé à la structuration d’accords représentant plusieurs centaines de milliards de FCFA. Chaque montage doit être pensé pour que le projet soit réalisable, mais aussi pour que le pays ne s’endette pas au-delà de ses capacités de remboursement.

LVC : Après plus de dix-sept années d’expérience dans le secteur public de l’eau au Cameroun, quel a été le projet ou le partenariat dont vous êtes la plus fière, et pourquoi ?

B.K.E : Il est difficile d’en choisir un seul tant chaque accord a représenté une étape importante. Mais si je devais en retenir un, ce serait l’accord de financement signé en 2018 avec la République populaire de Chine pour le Projet d’alimentation en eau potable de neuf villes, phase 2, pour un montant de plus de 52 milliards de FCFA.

Je suis également très fière du chemin parcouru en équipe : avoir contribué, entre 2013 et aujourd’hui, à la conclusion d’accords avec l’AFD, la BEI, BELFIUS Banque, la Deutsche Bank, la Banque Mondiale, Eximbank de Chine, des États-Unis et de Norvège, ainsi qu’avec le HCR et le CICR, ou encore à travers des partenariats institutionnels comme ceux noués avec le FEICOM, la MAETUR, les CVUC, le CRS, plusieurs mairies et de grandes écoles et universités. Chacun de ces accords représente des mois, parfois des années, de négociation, et à chaque signature, je pense concrètement aux familles qui ouvrent un robinet.

LVC : Le leadership, l’écoute active et les partenariats stratégiques figurent parmi vos compétences clés. Comment ces qualités vous ont-elles aidée à évoluer dans un environnement institutionnel et technique exigeant ?

B.K.E : Ces qualités se sont construites avec l’expérience, notamment à travers les responsabilités transversales que j’ai eu l’honneur d’assumer : coordinatrice du Secrétariat technique des Conseils d’administration et des Assemblées générales de CAMWATER, présidente de plusieurs commissions internes. Ces fonctions m’ont appris à écouter des points de vue très différents, techniques, financiers, institutionnels, et à en dégager une position commune.

Le leadership, pour moi, ne consiste pas à imposer une vision, mais à fédérer une équipe et des partenaires autour d’un objectif partagé. Dans un environnement aussi exigeant que celui du financement de grands projets, où les négociations peuvent s’étendre sur des mois, voire des années, c’est cette capacité à maintenir la confiance et le dialogue qui permet, in fine, de faire aboutir les dossiers.

LVC : Quels obstacles avez-vous rencontrés en tant que femme évoluant dans les infrastructures et le financement de projets, et comment les avez-vous surmontés ?

B.K.E : Le secteur des infrastructures et de la finance de projet reste effectivement très masculin, que ce soit du côté des institutions financières ou des entreprises techniques. Au début de ma carrière, il fallait souvent démontrer deux fois plus sa compétence pour être prise au sérieux dans certaines réunions de négociation.

J’ai choisi de répondre à cela par la maîtrise technique et la rigueur : connaître mes dossiers mieux que quiconque, anticiper les questions, et laisser la qualité du travail parler pour moi. Concilier cette exigence professionnelle avec ma vie de mère n’a pas toujours été simple non plus. Mais avec de la détermination, de la résilience et le soutien de mon entourage, j’ai pu construire une carrière dont je suis fière, et montrer qu’une femme peut occuper des postes de direction dans ce secteur.

LVC : Quel conseil donneriez-vous à une jeune fille africaine qui souhaiterait se lancer dans les métiers de l’eau, des infrastructures ou du financement de projets de développement ?

B.K.E : Je lui dirais d’abord de ne pas se laisser intimider par l’idée que ce sont des métiers d’hommes. Ce sont des métiers de compétence, et la compétence n’a pas de genre. Il faut investir dans une formation solide, rester curieuse, et ne pas hésiter à se former en continu, comme je continue à le faire moi même à travers des séminaires et des formations spécialisées.

Ensuite, je lui conseillerais de cultiver son réseau professionnel et de saisir toutes les occasions de participer à des projets concrets, même modestes au départ. C’est sur le terrain, dans le suivi d’un accord de financement ou d’un chantier, que l’on apprend réellement le métier. Enfin, qu’elle garde toujours en tête le sens de sa mission : derrière chaque dossier financier, il y a des populations qui attendent l’eau potable. C’est cette conviction qui donne la force de persévérer.

LVC : Quelle est votre vision de l’avenir de l’accès à l’eau potable et à l’assainissement en Afrique, et quel rôle voulez-vous continuer à y jouer ?

B.K.E : Je crois profondément que l’accès universel à l’eau potable et à l’assainissement en Afrique est un objectif atteignable, à condition de diversifier et d’innover dans les mécanismes de financement : partenariats public privé, mobilisation de la diaspora, financements climatiques, et renforcement de la coopération Sud Sud. Les besoins restent immenses, mais les partenariats que nous construisons aujourd’hui posent les bases de cette transformation.

Pour ma part, je souhaite continuer à mettre mon expertise en négociation et en structuration de financements au service de ces ambitions, en restant fidèle à ce qui m’anime depuis 2008 : faire en sorte que chaque accord signé se traduise, le plus rapidement possible, par de l’eau qui coule dans les foyers camerounais.

Propos recueillis par Baltazar Atangana

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