Yaoundé – Créée le 4 mai 2026 par décret présidentiel, la Société camerounaise d’électricité (Socadel) a officiellement remplacé son prédécesseur, Energy of Cameroon (Eneo). Cette naissance, présentée par l’exécutif comme un acte de souveraineté énergétique, s’apparente toutefois à une reprise de dette géante. Selon des documents internes et le « Plan de restructuration d’Eneo 2026-2028 » consulté par notre rédaction, l’héritage est en effet catastrophique.
L’addition est vertigineuse. À ce jour, l’encours global de la dette d’Eneo est estimé à près de 850 milliards de FCFA (environ 1,3 milliard d’euros). Ce passif colosse inclut des arriérés vis-à-vis des fournisseurs indépendants d’électricité (IPPs), des impayés à la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) et des dettes contractées auprès des banques locales. Mais le pire reste à venir : le déficit d’exploitation structurel.
« Chaque mois, on enregistre un écart entre les recettes collectées et les dépenses à couvrir qui s’élève à 13 milliards de FCFA en moyenne », révèle sans ambages le plan de restructuration. Ce trou mensuel de 20 millions d’euros signifie que même si Socadel parvenait à optimiser ses recettes dès sa première semaine d’activité, elle accumulerait instantanément un nouveau déficit d’exploitation de plus de 150 milliards de FCFA par an. Une spirale infernale.

Selon des experts du secteur, ce déséquilibre chronique s’explique par trois fléaux : des pertes techniques et commerciales avoisinant les 35 % (contre 15 % dans une compagnie bien gérée), des tarifs régulés politiquement bien en dessous du coût réel de production, et une vétusté criante des infrastructures de transport et de distribution. « Eneo n’était que le symptôme. Socadel hérite de la maladie », résume un consultant international sous couvert d’anonymat.
Pour mesurer l’ampleur de la tâche, rappelons que le chiffre d’affaires annuel d’Eneo se situait autour de 500 milliards de FCFA. La dette de 850 milliards représente donc près de 20 mois de revenus. En comparaison, le plan d’investissement pour moderniser le réseau sur la période 2026-2028 est estimé à 400 milliards, une somme que Socadel ne pourra emprunter sans garanties souveraines massives.
Le gouvernement camerounais, actionnaire principal via la Société nationale des hydrocarbures (SNH) et l’État, tente de rassurer. Un fonds d’amortissement serait en cours de structuration, adossé à une future taxe sur les produits pétroliers et à une quote-part des recettes douanières. Mais les créanciers internationaux, notamment la Banque mondiale et l’AFD, conditionnent toute aide nouvelle à la mise en œuvre préalable d’un audit indépendant et d’une hausse « significative et justifiée » des tarifs résidentiels.
Sur le terrain, les coupures intempestives se multiplient déjà dans les quartiers populaires de Douala et Yaoundé. Les syndicats d’Eneo, désormais intégrés à Socadel, exigent le paiement de trois mois d’arriérés de salaires. Et les opérateurs miniers, gros consommateurs, menacent de se tourner vers des solutions autonomes.
Pour l’heure, Socadel n’est qu’une coquille administrative. Ses dirigeants, nommés jeudi, devront présenter un plan de sauvegarde dans un délai de 90 jours. Gageure immense : transformer cet héritage toxique en redressement, avant que le trou de 13 milliards par mois n’engloutisse définitivement le secteur électrique camerounais.
Emmanuel Ekouli
