À 60 ans, après trois décennies au service de l’État camerounais, Joséphine Angèle Ntsama Manga n’a pas posé son stylo en prenant sa retraite. Elle l’a levé plus haut. Trois ouvrages publiés, une cérémonie de célébration le 30 mai 2026 qui restera gravée dans les mémoires, et une conviction portée avec la constance des sources souterraines – les mots peuvent réparer ce que la vie a brisé. Portrait d’une femme qui écrit pour témoigner, pour guérir et pour transmettre.

Trois décennies de service, une vie à raconter

Il y a des existences qui se racontent d’elles-mêmes, non pas parce qu’elles ont été spectaculaires, mais parce qu’elles ont été pleinement habitées. Celle de Joséphine Angèle Ntsama Manga est de celles-là. Trente ans au service de la nation camerounaise, dans les rouages discrets mais essentiels de l’administration publique, trente ans à observer les hommes, les femmes, les failles et les ressorts profonds de nos sociétés. Puis est venu le temps de la retraite, et avec lui, non pas le retrait du monde, mais une présence plus intense encore, une attention plus libre, un regard déposé enfin sur ce qui méritait d’être dit.

Le 30 mai 2026 a été le théâtre d’une célébration triple et singulière. Ses 60 ans, la fin d’une carrière construite avec rigueur et la présentation de ses trois ouvrages au monde se sont noués en une seule journée, dense et lumineuse. Un événement qui n’avait rien d’un simple anniversaire. C’était l’aboutissement visible d’un cheminement intérieur long et patient, celui d’une femme qui a d’abord vécu, traversé, accumulé, avant de décider d’écrire ce qu’elle avait porté.

Car Joséphine Angèle Ntsama Manga n’écrit pas pour se raconter par vanité. Elle écrit parce qu’elle croit, profondément et sans détour, que les expériences tues finissent par peser trop lourd, et que les mettre en mots revient à leur rendre une forme de dignité. Ses textes sont des ouvrages de réflexion, de foi, de résilience et de conscience humaine, ainsi qu’elle les présente elle-même avec une sobriété qui dit beaucoup. Derrière cette formule retenue se cache une ambition réelle, celle de toucher ceux qui liront, de leur offrir un miroir ou une lampe selon ce dont ils ont besoin au moment où ils ouvrent le livre.

Elle n’est pas venue à l’écriture par hasard ni par effet de mode. Diplômé en philosophie, elle y est venue par nécessité profonde, comme on arrive à une source après une longue marche dans la poussière. La retraite lui a donné le temps, certes, mais la matière existait depuis bien avant, patiente et silencieuse, attendant simplement qu’on lui fasse de la place.

Des livres nés de la chair et de la foi

Ses trois ouvrages forment un triptyque cohérent, comme les panneaux d’une même œuvre qui se répondent sans se répéter et avancent ensemble vers une lumière commune. Le premier, intitulé “Non aux violences faites à l’être humain”, s’annonce comme un plaidoyer universel pour la dignité humaine. Le titre n’a rien d’ambigu et Joséphine Angèle Ntsama Manga n’a pas cherché à l’adoucir. Elle pose le sujet frontalement, avec la conviction tranquille de quelqu’un qui a vu, de près ou de loin, ce que la violence fait à un être humain quand elle est laissée sans nom, sans réponse et sans témoin.

Le deuxième ouvrage, “Réminiscences”, porte le sous-titre évocateur “Fragments d’une mère inspirante”. C’est peut-être le plus intime des trois, le plus doux aussi dans sa texture. Il dit quelque chose de la transmission, de ce que l’on reçoit de ceux qui nous ont précédés et de ce que l’on choisit de garder ou de dépasser. La figure maternelle traverse l’œuvre comme une colonne vertébrale discrète mais indispensable. Écrire sur sa mère, ou à partir d’elle, c’est aussi une manière de prolonger sa présence au-delà de ce que la vie autorise, de lui rendre grâce dans la seule langue qui ne meurt pas.

Le troisième, intitulé “Résilience”, s’avance avec le sous-titre “Ancrée en Dieu face au traumatisme”. C’est ici que la dimension spirituelle de l’auteure s’exprime avec le plus de clarté et le plus d’assurance. Pour Joséphine Angèle Ntsama Manga, la foi n’est pas un ornement rhétorique placé en dédicace pour la bienséance. Elle est un appui réel, une façon de traverser ce qui ne s’explique pas, une main tendue dans l’obscurité. Ancrée en Dieu depuis sa plus tendre enfance, active dans les mouvements de l’Eglise catholique, qui l’ont menée en Espagne avec le pape Jean Paul II vers la fin des années 80, elle ne prétend pas que la souffrance disparaît sous l’effet de la prière. Elle affirme avec douceur qu’elle n’a pas le dernier mot.

Ces trois textes seront bientôt disponibles sur Amazon, ce qui traduit bien l’ambition de leur auteure. Elle ne souhaite pas se contenter d’un lectorat de proximité. Elle veut atteindre, au-delà des frontières camerounaises, tous ceux qui dans n’importe quelle langue et depuis n’importe quel continent pourraient s’y reconnaître un peu. La dignité humaine, le deuil, la résilience ne sont pas des sujets nationaux. Ce sont des sujets d’humanité.

Ce qui a été semé dans l’amour porte toujours du fruit

La cérémonie du 30 mai dernier n’était pas seulement une fête. C’était aussi un acte de communauté, un rassemblement autour d’une femme qui avait beaucoup donné et qui offrait enfin quelque chose qui lui appartenait en propre. La famille Ntsama Manga a tenu à remercier tous ceux qui ont fait le déplacement, qui ont envoyé leurs prières, leurs messages, leurs délicates attentions. Dans le mot de remerciements diffusé après l’événement, une phrase résume avec grâce la philosophie qui traverse toute l’oeuvre de Joséphine Angèle. “Ce qui a été semé dans l’amour porte toujours du fruit.” Une formule simple, presque biblique dans sa construction, qui dit à la fois la patience, la confiance et la certitude sereine que les actes posés avec sincérité ne se perdent jamais vraiment.

Cette femme qui a servi l’État pendant trente ans dans le silence du devoir accompli, qui a été mère inspirante avant d’être auteure, qui a porté ses blessures sans jamais les exhiber avant de décider de les coucher sur le papier, incarne quelque chose de profondément contemporain et en même temps d’intemporel. La dignité d’une vie construite à l’endroit, pierre après pierre, sans chercher les applaudissements. Elle n’a pas attendu que le monde la regarde pour exister. Elle a existé d’abord, pleinement et silencieusement, et l’écriture est venue ensuite, comme une récompense qu’elle se serait accordée après les longues années de service aux autres.

À ceux qui liront ses ouvrages, elle n’offre pas des réponses toutes faites ni des formules apaisantes. Elle offre sa trajectoire avec ses zones d’ombre et ses passages lumineux, et la conviction que traverser l’épreuve ne signifie pas en être indemne, mais plutôt apprendre à en faire quelque chose de vivant. C’est peut-être cela, au fond, la définition la plus juste de la résilience. Non pas oublier, non pas effacer, mais transformer. Prendre la douleur brute et lui donner la forme d’un témoignage qui puisse servir à d’autres.

Au Cameroun comme ailleurs, trop de femmes n’ont pas eu le temps de raconter leur histoire. Trop de voix se sont tues avant d’avoir pu dire ce qu’elles savaient, ce qu’elles avaient vécu, ce qu’elles refusaient. Joséphine Angèle Ntsama Manga écrit aussi pour elles, pour occuper l’espace qu’elles n’ont pas pu tenir. Chaque page tournée est une façon de dire que l’effacement n’est pas une fatalité et que la parole des femmes, quand elle s’élève, ne demande pas la permission.

Joséphine Angèle Ntsama Manga entre dans sa nouvelle vie avec des livres sous le bras et une foi intacte dans la puissance des mots. Elle a 60 ans, elle vient de prendre sa retraite et elle n’a jamais autant travaillé. C’est peut-être le signe le plus sûr qu’elle était faite pour écrire, et que les meilleures pages sont encore devant elle.

Baltazar Atangana

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