Accusé de détournement de fonds publics, l’ex-informaticien du ministère des Finances, Emmanuel Leubou, est incarcéré depuis 2018. Alors que l’instruction est théoriquement close, le procès patine au Tribunal criminel spécial. Entre blocages judiciaires et rumeurs de préjudice colossales, cette affaire met en lumière les failles de la lutte contre la corruption au Cameroun.

Yaoundé, Cameroun – La mécanique judiciaire semble grippée. Près de dix mois après l’audition du dernier témoin, le procès d’Emmanuel Leubou et de ses coaccusés n’avance toujours pas. Cet informaticien, ancien chef de la cellule informatique de la Direction des dépenses des personnels et des pensions (DDPP), est le protagoniste d’un dossier qui fâche les puissants de l’État. Détenu à la prison centrale de Kondengui depuis mai 2018, il attend toujours les réquisitions du parquet, alors que le Tribunal criminel spécial (TCS) multiplie les renvois.

Une affaire de 5,5 milliards ou plus ?

Initialement, les faits remontent à 2015. Grâce à son accès privilégié au système de paie automatisé “Antilope”, Emmanuel Leubou avait détecté des anomalies : des remboursements de crédits accordés aux agents de l’État étaient frauduleusement supprimés, creusant un trou d’environ 5,5 milliards de francs CFA dans les caisses du Trésor. Alertée, la hiérarchie a saisi la justice.

C’est ici que le récit bascule. Lors des confrontations, M. Leubou, censé aider les enquêteurs à comprendre le mode opératoire des fraudeurs, a été à son tour inculpé. Défenseur de la transparence devenu le “sorcier” à abattre, sa détention a été marquée par des zones d’ombre. Les enquêtes ont alors glissé vers une accusation bien plus vertigineuse colportée sur les réseaux sociaux : et si l’informaticien avait, seul, inséré des milliers de matricules fictifs dans le fichier national pour détourner 200 milliards de francs CFA ? Une théorie que ses avocats dénoncent comme une “rumeur” visant à diaboliser leur client.

La stratégie de l’inertie

Pour les observateurs, le blocage actuel n’est pas un hasard. La procédure piétine au TCS : à chaque audience, le parquet général demande un renvoi pour préparer ses réquisitions. “C’est une tactique dilatoire classique”, estime un chroniqueur judiciaire. Officiellement, on attend que l’accusation prenne position. Officieusement, le pouvoir serait embarrassé.

Le dossier touche à des personnalités influentes et à la réputation du ministère des Finances. De plus, une autre affaire a mis la puce à l’oreille des Camerounais : récemment, Assiatou Boullo Bouba, poursuivie dans ce même volet de détournements, a vu sa détention provisoire levée et les poursuites arrêtées par le parquet. Beaucoup y voient un traitement différencié de la justice, ou un nettoyage des “petites mains” tandis que les cerveaux présumés restent protégés.

Le paradoxe est frappant : Emmanuel Leubou est le seul à être resté systématiquement derrière les barreaux depuis sept ans. Son combat pour sa libération est devenu le symbole d’une anti-corruption à deux vitesses au Cameroun. Alors que la société civile réclame des comptes, le gouvernement, coincé entre sa promesse de transparence et la réalité des réseaux clientélistes, choisit le silence. Les prochaines échéances de mars 2026 diront si la justice osera enfin débloquer ce dossier explosif ou si l’affaire sera définitivement étouffée sous la poussière des archives.

Emmanuel Ekouli

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