Limbe, le 14 août 2026 – C’est une image que la communication gouvernementale voudrait salutaire : celle du ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, remettant officiellement, le 13 août, des colis de secours à 500 familles sinistrées de Limbe. Dans la salle du conseil municipal de Down Beach, les caméras ont capté des piles de matelas, des bidons d’huile et des cartons de sardines, offerts au nom du chef de l’État. Pourtant, derrière ce geste de solidarité affiché, se profile une réalité plus amère : celle d’un régime qui persiste à gérer les catastrophes dans l’urgence et l’improvisation, sans jamais anticiper, et qui, quand il agit, distribue souvent des dons déconnectés des besoins réels des victimes.

Des colis symboliques pour des vies brisées
Il est indéniable que les 500 familles de Limbe, dont les maisons ont été emportées par les eaux et les glissements de terrain, ont besoin d’aide. Les crues soudaines de ces dernières semaines ont ravagé des quartiers entiers, détruisant des biens et plongeant des centaines de personnes dans la détresse. Le geste présidentiel, à travers ces colis contenant savon, huile, riz, couvertures et seaux, est un minimum humanitaire. Mais ce minimum arrive, comme souvent, une fois le drame consommé, alors que les eaux se sont retirées, laissant place à la boue, aux maladies et à la faim. Pendant ce temps, les populations vulnérables, installées dans des zones à risque faute de meilleure option, continuent de payer le prix d’une politique d’aménagement du territoire défaillante.

La visite du ministre Atanga Nji aura au moins eu le mérite de mettre en lumière le discours convenu de la prévention. Devant les autorités locales, il a martelé : « Mieux vaut prévenir que guérir ». Une formule qui sonne comme un aveu d’échec lorsqu’on sait que le glissement de terrain et les inondations à Limbe ne sont pas une surprise. Chaque année, la saison des pluies fait des dégâts dans cette ville côtière, dont la topographie et l’urbanisation anarchique sont connues. Le gouverneur du Sud-Ouest, Bernard Okalia Bilai, a lui-même rappelé les facteurs de vulnérabilité : croissance démographique rapide et proximité de la mer. Mais où étaient les mesures préventives avant la catastrophe ? Où étaient les arrêtés d’interdiction de construire dans les couloirs de glissement, les programmes de relogement anticipé, ou simplement les campagnes de sensibilisation massives avant que les pluies ne s’abattent ?

Une distribution en inadéquation avec les urgences du terrain
Au-delà du retard, c’est la pertinence même des dons qui interroge. Offrir des couvertures et des matelas à des familles dont les maisons sont inondées, voire détruites, est un geste dont on perçoit vite les limites. Que faire d’un matelas quand on dort à même le sol humide d’un centre d’hébergement d’urgence ? Que faire d’un bidon d’huile quand on a tout perdu, y compris les ustensiles pour cuisiner ? La générosité officielle semble trop souvent obéir à une logique de lot standardisé, acheté en gros, sans diagnostic fin des besoins réels. Les sinistrés de Limbe auraient sans doute davantage besoin d’abris temporaires solides, de kits de purification d’eau pour éviter le choléra, de médicaments contre les infections cutanées ou de soutien psychologique. Les sardines et le riz ne remplaceront jamais les murs effondrés ni l’école emportée par la boue.
Cette inadéquation n’est pas nouvelle. Elle est le reflet d’une pratique administrative qui privilégie la visibilité médiatique du don au détriment de l’efficacité de l’aide. On compte les colis, on prend des photos, on oublie les besoins à long terme. Le maire de Limbe, le Dr Paul Efome Ngale, l’a bien compris en lançant un appel pour la construction d’un site de relogement pérenne à Bota Land et Moliwe, ainsi que pour l’élargissement des canaux d’évacuation. Cet appel, aussi légitime soit-il, aurait dû être formulé il y a des années. Il aurait dû être entendu lors des précédentes inondations. Il est symptomatique d’un système où les autorités locales sont réduites à supplier des mesures structurelles après chaque drame, tandis que l’État central se contente de réponses ponctuelles et insuffisantes.

La prévention, une valeur fantôme du régime Biya
L’insistance du ministre sur la « sensibilisation » et les « pratiques responsables d’aménagement du territoire » est un classique de la rhétorique gouvernementale. Elle a le mérite de déplacer la responsabilité sur les populations elles-mêmes, accusées de s’installer dans des zones à risque, plutôt que de pointer les carences de l’État en matière d’urbanisme et d’anticipation. Pendant des décennies, le régime du président Paul Biya a privilégié une gestion réactive des crises, sans jamais investir sérieusement dans des infrastructures de drainage, des systèmes d’alerte précoce ou des politiques de logement social qui auraient éloigné les familles des zones dangereuses. Le résultat est là : à chaque saison des pluies, c’est la même litanie de vies perdues, de biens détruits et de distributions de colis qui tentent de panser les plaies, mais jamais de guérir le mal.
Alors que la ville de Limbe pleure ses disparus et panse ses blessures, la question qui demeure est celle de la volonté politique. Le don présidentiel est un pansement sur une jambe de bois. Il soulage la conscience des décideurs, mais il n’empêchera pas la prochaine inondation, ni le prochain glissement de terrain. Les autorités locales ont raison de réclamer des solutions durables, mais elles savent que ces appels sont rarement suivis d’effets. Le ministre Atanga Nji repartira de Limbe, fort de ses images de solidarité, laissant derrière lui des familles toujours sans toit, des canaux toujours trop étroits et une promesse de prévention qui, comme les précédentes, risque de s’évaporer avec les eaux de pluie.

En attendant, les 500 familles « aidées » devront s’estimer heureuses. Les autres, celles qui n’ont pas été comptées dans le lot officiel, celles qui ont tout perdu mais n’ont pas eu la chance d’être photographiées, continueront de survivre comme elles le peuvent. Car au Cameroun, sous le régime de Biya, la gestion des catastrophes naturelles semble obéir à une règle immuable : ne jamais anticiper, réagir trop tard, et distribuer, trop souvent, ce qui ne correspond pas aux besoins. Une leçon de choses que les populations de Limbe, comme tant d’autres avant elles, ont apprise à leurs dépens.
Emmanuel Ekouli
