L’élection présidentielle du 12 octobre 2025, censée avoir scellé le destin politique du Cameroun pour les sept prochaines années, est aujourd’hui suspendue au verdict du Conseil Constitutionnel. Onze requêtes distinctes, déposées par trois des douze candidats en lice, sollicitent l’annulation totale ou partielle du scrutin. Un séisme juridique qui jette une ombre troublante sur la légitimité du processus et expose les fractures d’un paysage politique en pleine turbulence.

Les requérants sont connus : Cabral Libii (PCRN), Joshua Osih (SDF) et Patricia Tomaïno Ndam Njoya (UDC). Leurs motivations, bien que non encore détaillées publiquement dans le détail, convergent vers une contestation des résultats proclamés par la Commission Électorale Nationale Autonome (ELECAM). Leurs recours, cumulés, représentent un défi sans précédent depuis des années pour l’institution chargée de veiller à la régularité du scrutin.

L’énigme des absents : Tchiroma et Biya, spectateurs ou stratèges ?

Le premier constat, plus lourd peut-être que les recours eux-mêmes, est le silence assourdissant de deux camps majeurs. Le Front Sacré de la Nation (FSNC) d’Issa Tchiroma Bakary, présenté comme un sérieux prétendant, et le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC) de Paul Biya, au pouvoir depuis plus de quatre décennies, n’ont déposé aucune requête.

Cette abstention soulève des questions brûlantes. Le FSNC, sûr d’une victoire qu’il estime volée ou acquise ? La question est sur toutes les lèvres. Si Issa Tchiroma s’estime victorieux, son silence pourrait être interprété comme une confiance absolue dans le processus. Mais dans un contexte où les doutes sont soulevés par d’autres, ce mutisme pourrait aussi être perçu comme une forme de renoncement ou de calcul politique plus complexe.

L’énigme se corse avec le comportement du RDPC. Quelques jours avant la clôture du délai de recours, le parti au pouvoir, par la voix de son secrétaire général adjoint, Jean Kuété, avait publiquement invité ses responsables à lui transmettre en urgence tous les procès-verbaux (PV) en leur possession en vue d’un « éventuel contentieux ». Était-ce une manœuvre d’intimidation, un piège rhétorique destiné à pousser l’équipe Tchiroma à se découvrir en déposant un recours, s’exposant ainsi à des représailles politiques ? Ou simplement la préparation prudente d’un parti habitué à tous les scénarios, finalement devenue inutile face à des résultats jugés favorables ? Le flart stratégique est total.

L’opposition contestataire : Le dernier rempart des urnes ?

Pour Joshua Osih, Cabral Libii et Patricia Tomaïno Ndam Njoya, l’intérêt de saisir le Conseil Constitutionnel est multiple. Au-delà de l’espoir, aussi mince soit-il, d’une annulation, il s’agit d’abord d’un acte politique. Un devoir de témoignage pour leurs électeurs et pour l’histoire. Ils inscrivent dans le marbre de la procédure juridique leurs griefs : irrégularités massives, bourrages d’urnes, tripatouillage des PV ou entraves à leurs délégués. C’est une manière de refuser la capitulation et de maintenir une pression, même symbolique, sur un système qu’ils estiment verrouillé.

Chaque citoyen et candidat a le droit inaliénable de contester une élection. Ce droit, ils l’exercent, contrairement à d’autres. Leur combat, quelle qu’en soit l’issue, vise à documenter les failles du système pour l’avenir et à préserver la flamme d’une opposition qui refuse de se soumettre.

Entre cynisme et espoir : L’attente d’un verdict sous tension

Dans l’attente de la décision du Conseil Constitutionnel, un sentiment de défiance prévaut. L’histoire récente de cette institution a forgé un profond scepticisme. Beaucoup s’attendent, au mieux, à un rejet en bloc pour vice de forme, au pire à un verdict irrecevable, sans examen approfondi du fond. « On n’attend rien, et rien de ce Conseil Constitutionnel qui ne sait rien dire d’autre que irrecevable lorsqu’il s’agit des requêtes venant de l’opposition », lâche un observateur politique, résumant un cynisme largement partagé.

Pendant ce temps, l’attention se porte désormais sur les travaux de la Commission nationale de recensement général des votes, dont les délibérations ont débuté. C’est peut-être là, dans l’ombre des calculs et des rapports de force, que se joue le véritable sort de l’élection. La nation attend, plus que jamais, que les membres de cette Commission aient le courage de veiller « au respect de la vérité des urnes telle qu’exprimée par les électeurs le 12 octobre 2025 ». Le crédit de la démocratie camerounaise tout entier est suspendu à cette exigence de transparence. Le pays retient son souffle.

Emmanuel Ekouli

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