Face aux épidémies, l’Afrique ne peut plus ignorer les inégalités de genre qui entravent l’accès aux soins et la résilience communautaire. En intégrant les voix longtemps marginalisées, une nouvelle éthique du soin émerge, plus juste, plus ancrée.

Quand les normes sociales aggravent les vulnérabilités
À Pikine, dans la banlieue de Dakar, les femmes sont les premières à repérer les signaux faibles d’une épidémie — enfants fébriles, voisins alités, ruptures d’approvisionnement — mais leurs alertes restent confinées à l’espace domestique. Les comités de quartier, souvent masculins, ne les consultent qu’en aval, une fois les décisions prises. Pourtant, ce sont elles qui assurent la continuité des soins, improvisent des réseaux d’entraide et diffusent les gestes barrières dans les marchés et les écoles coraniques. Le leadership féminin est désormais reconnu comme « une exigence vitale » pour des systèmes de santé plus résilients, selon la Première dame Absa Faye lors du Forum Galien Afrique (APS, 2025).

Au Cameroun, dans les zones de santé de l’Extrême-Nord comme Mehe ou Makari, les femmes déplacées par les conflits sont souvent exclues des dispositifs de riposte. Elles vivent dans des abris précaires, sans accès régulier à l’eau ni à l’information sanitaire. Les normes traditionnelles les empêchent parfois de se rendre seules dans les centres de santé, surtout lorsqu’il s’agit de maladies stigmatisées comme le choléra ou les IST. Pourtant, certaines d’entre elles, formées comme relais communautaires, parcourent des kilomètres pour assurer l’accès aux soins dans leurs villages, comme le montre le témoignage de Mercy, agente de santé communautaire dans le Nord-Ouest (ReliefWeb, 2024).

En Guinée Conakry, les séquelles d’Ebola ont laissé une mémoire douloureuse : des femmes mobilisées comme soignantes ou laveuses de corps ont été exposées sans protection, puis stigmatisées comme vecteurs de contagion. Aujourd’hui encore, dans les quartiers de Matoto ou de Nzérékoré, les femmes hésitent à se rendre dans les centres de santé, par peur d’être mal accueillies ou mal comprises. La Coalition des Femmes Leaders de Guinée (COFEL) plaide pour une riposte plus inclusive, comme lors de leur conférence de presse en février 2025 (Planète224). Par ailleurs, le Plan Stratégique National de Santé Communautaire 2023–2027 insiste sur le rôle des femmes dans la prévention et la résilience sanitaire (Ministère de la Santé, Guinée).

Vers une éthique du soin inclusive
Intégrer le genre dans la réponse épidémique, ce n’est pas ajouter une variable : c’est transformer le paradigme. C’est reconnaître que la santé ne se joue pas seulement dans les hôpitaux, mais dans les foyers, les marchés, les lieux de culte, là où les femmes tissent des liens de protection et de résilience. C’est aussi refuser que la vulnérabilité soit une fatalité, et faire du soin un acte de reconnaissance.

Au Sénégal, des femmes leaders de quartiers ont commencé à co-construire les plans de riposte avec les autorités sanitaires, en adaptant les messages aux langues locales et aux réalités culturelles (Rapport ARC/Selly Ba, 2024). Au Cameroun, des jeunes filles formées à la santé communautaire interviennent dans les lycées pour briser les tabous autour de la santé menstruelle et des IST, comme le souligne un rapport de GAVI sur les agents de santé communautaire dans les zones rurales (GAVI, 2024). En Guinée, des soignantes et journalistes ont documenté les obstacles à l’accès aux soins pour les femmes dans les régions de Kindia, Boké et Conakry, appelant à une réforme des pratiques d’accueil et de communication (AFJ-Guinée, 2019).

Soigner autrement
Cette approche, encore marginale, ne se contente pas d’ajouter une variable à la réponse épidémique : elle en recompose les fondations. Elle esquisse une voie pour l’Afrique, non pas celle d’une riposte qui reconduit les hiérarchies héritées, mais celle qui les expose, les interroge et les traverse. Une riposte qui soigne autrement — en descendant dans les interstices du quotidien, là où les silences précèdent les symptômes, là où les récits de soin sont tissés dans l’ombre, entre les gestes de survie et les solidarités informelles.

Valoriser les voix longtemps reléguées, ce n’est pas seulement inclure : c’est reconnaître leur capacité à nommer, à alerter, à réparer. C’est transformer les récits de vulnérabilité en récits de vigilance, les récits de soin en récits de dignité. Car chaque crise sanitaire révèle une architecture sociale : elle peut reconduire l’injustice, ou ouvrir des brèches dans le mur des exclusions. Et dans chaque soin, lorsqu’il est pensé avec les corps, les langues, les mémoires et les affects, il y a une possibilité de justice, une promesse de réparation, une chance de réinvention.

Baltazar Atangana


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