Douala – Alors que les Aéroports du Cameroun (ADC) viennent d’officialiser un budget pharaonique de 95 milliards de FCFA pour la rénovation de l’aéroport international de Douala, ce projet s’inscrit dans la longue liste des chantiers interminables qui émaillent le régime de Paul Biya. Derrière l’affichage d’une modernisation urgente se cache une réalité plus sombre : sept ans de tergiversations, d’annonces sans suite et de gaspillage, symptomatiques d’une gestion publique en panne.
Un projet en gestation perpétuelle depuis 2018
Officiellement, le projet de rénovation et d’extension (RAP-AID) vise à moderniser l’aérogare construite en 1977, à améliorer la fluidité du trafic aérien et à porter la capacité d’accueil de 1,5 à 2,5 millions de passagers annuels, avec une livraison promise en juin 2028 . Le financement est présenté comme acquis : 66 milliards de FCFA sous forme de prêt de l’Agence française de développement (AFD), 9 milliards apportés par les ADC et 20 milliards pris en charge par l’État camerounais au titre des impôts et taxes, portant le coût total à 95 milliards FCFA .
Pourtant, ce projet est en réalité dans les limbes depuis au moins 2018. Cette année-là, un premier appel d’offres restreint avait été lancé, opposant trois consortiums internationaux pour une phase initiale évaluée à 25 milliards FCFA . En octobre 2020, le directeur général des ADC était revenu à la charge, annonçant un début effectif des travaux pour le premier trimestre 2021 . Au lieu de cela, le projet a connu un reboot complet en 2023 avec de nouveaux appels d’offres, comme si les années précédentes n’avaient servi à rien . Une gestion erratique qui soulève des questions sur l’utilisation des fonds, notamment ceux du premier prêt non souverain de 30,3 milliards FCFA accordé par l’AFD dès 2016 pour la rénovation partielle de cette même infrastructure .
Une opacité qui alimente les doutes
Aujourd’hui, le projet affiche une ambition démesurée : 20 000 m² d’espaces aménagés, 10 000 m² supplémentaires construits, 10 nouvelles banques d’enregistrement et la rénovation de 80% des carrousels à bagages . La communication des ADC et du pouvoir en place voudrait laisser croire à une avancée majeure. En réalité, la sélection des entreprises pour la rénovation de l’aérogare n’est même pas finalisée ; elle est seulement « en cours » de préqualification . Les travaux, eux, ne devraient commencer qu’au second semestre 2026 . Un calendaire qui laisse présager de nouveaux retards.
Ce flou artistique n’est pas sans rappeler d’autres grands projets emblématiques, à l’image du Plan stratégique de modernisation des infrastructures aéroportuaires 2023-2027, dont la mise en œuvre peine à devenir tangible. L’écart est saisissant entre les déclarations officielles et la réalité du terrain, où les passagers continuent de pâtir d’infrastructures vétustes et sous-dimensionnées .
Le syndrome Biya : l’art de l’annonce sans la réalisation
La rénovation de l’aéroport de Douala est devenue le symbole du « syndrome Biya » : une kyrielle d’annonces médiatiques, de protocoles signés en grande pompe, mais une exécution constamment reportée. Cette incapacité chronique à mener les projets à leur terme dans des délais raisonnables n’est plus une simple maladresse administrative ; c’est une faute politique et économique.
Chaque année de retard supplémentaire grève la compétitivité économique du Cameroun et de toute la sous-région d’Afrique centrale. Elle renchérit le coût final pour le contribuable, décourage les investisseurs et pénalise les usagers. Les 95 milliards aujourd’hui affichés ne doivent pas faire oublier les milliards déjà engloutis sans résultats visibles depuis 2016.
En conclusion, la rénovation de l’aéroport de Douala est bien plus qu’un simple chantier aéroportuaire. C’est le test ultime de la capacité du Cameroun à briser le cycle des promesses non tenues. La crédibilité des autorités et de leurs partenaires, à commencer par l’AFD, est en jeu. Il est plus que temps de passer des mots aux actes, car un pays qui ne peut même pas moderniser sa principale porte d’entrée aérienne est un pays qui peine à se projeter dans l’avenir. Les Camerounais, eux, attendent autre chose que des effets d’annonce.
Emmanuel Ekouli
