Yaoundé, 18 novembre 2025 – La longévité politique est souvent perçue comme une récompense pour une action publique efficace et visionnaire. Au Cameroun, sous l’ère du Président Paul Biya, elle semble au contraire être le prix de la docilité et de l’immobilisme. Le cas de Luc Magloire Mbarga Atangana, ministre du Commerce depuis 2004, est à cet égard une étude de cas édifiante, un symbole criard d’un système qui préfère la pérennité des fidèles à la compétence des visionnaires.

Depuis 21 ans, traversant quatre Premiers ministres et une dizaine de gouvernements – de Musongué à Ngute –, M. Atangana est installé à la tête d’un ministère stratégique. Une longévité qui, loin d’être une fierté, devrait être une source de honte nationale, tant le bilan est catastrophique. Appelé en 2004 à impulser une dynamique de souveraineté commerciale, il n’a réussi qu’à institutionnaliser la dépendance et à enterrer toute velléité d’émergence économique.

Le naufrage chiffré d’une nation potentiellement riche

Le premier et plus accablant des constats est celui de la balance commerciale. Elle saigne, année après année, sans que la moindre politique ne vienne endiguer l’hémorragie. Le Cameroun, ce pays aux terres fertiles et au sous-sol généreux, importe tout : du riz qui inonde les marchés au détriment de nos riziculteurs, du poisson congelé qui tue la pêche artisanale, du ciment alors que la matière première est sous nos pieds, des médicaments essentiels, de la farine, des voitures, des vêtements de seconde main. Cette frénésie importatrice, lucidement orchestrée ou criminellement tolérée, a des conséquences désastreuses : assèchement des devises, pression constante sur le franc CFA, destruction méthodique de notre tissu productif et enracinement d’une économie de comptoir, héritage colonial que M. Atangana a non seulement préservé, mais renforcé.

Un exemple patent de la dilapidation de nos devises, le cas de Congelcam

La grande mystification du « Made in Cameroon »

Le « Made in Cameroon » est le grand marronnier des discours officiels, un slogan creux qui sert d’alibi à l’inaction. Sous le mandat de M. Atangana, aucune stratégie cohérente, ambitieuse et financée n’a été déployée pour donner vie à cette ambition. Où sont les financements dédiés à la production locale ? Où est le soutien aux industries naissantes et aux PME, ces véritables pourvoyeuses d’emplois ? Où sont les chaînes de transformation modernes qui devraient ajouter de la valeur à notre café, notre cacao, notre coton ? La réponse est amère : elles sont étouffées sous les lourdeurs administratives et la concurrence déloyale de produits importés, souvent subventionnés. Le « Made in Cameroon » survit en clandestin, dans l’informel, sans protection ni promotion, écrasé par un système qui favorise l’importation.

Une administration au service des intérêts étrangers

Le point d’achèvement de l’initiative PPTE, présenté comme une libération, a en réalité offert au Cameroun une dépendance nouvelle. Sous la houlette de M. Atangana, le ministère du Commerce est devenu le sanctuaire des réseaux d’influence, où les agréments d’import-export sont une monnaie d’échange politique. Les intérêts étrangers, notamment français, ont consolidé leur mainmise sur les secteurs clés : importations massives, grandes distributions, franchises et monopoles de fait. Ce système, basé sur le clientélisme et la prédation économique, a confisqué les opportunités au profit d’une minorité d’opérateurs opportunistes. Il a façonné une économie « sous tutelle » qui ne profite ni au producteur camerounais, spolié, ni au consommateur camerounais, condamné à acheter cher des produits de moindre qualité.

L’étouffement programmé des champions nationaux

L’histoire récente du Cameroun est jalonnée d’initiatives entrepreneuriales prometteuses, de femmes et d’hommes déterminés à transformer localement, à créer des filières, à proposer des alternatives aux importations. Leur parcours est semé d’embûches : blocages administratifs, agréments impossibles à obtenir, quotas réservés aux importateurs établis, concurrence sauvage. Face à ce mur, les véritables champions nationaux n’ont pas la chance d’éclore. Ils étouffent dans l’œuf, sacrifiés sur l’autel d’un statu quo qui arrange une poignée de nantis. La politique commerciale de M. Atangana n’est pas un échec ; c’est une réussite dans l’art de maintenir le pays sous perfusion.

La sanction du peuple et la faillite d’un système

Cette incurie finit par être perçue, même dans les fiefs politiques. Le récent revers électoral subi dans le village même de Nzazomo, le cordon ombilical du « patron politique » de la Mefou-et-Afamba, est un symbole puissant. Le peuple observe, juge et, silencieusement, sanctionne. Il sanctionne ceux qui, pendant 21 ans, ont présidé à la liquidation de notre souveraineté économique.

La longévité de Luc Magloire Mbarga Atangana n’est pas une preuve de compétence, mais le symptôme d’une politique désastreuse de Paul Biya, qui consiste à récompenser la loyauté au détriment de l’efficacité. Elle illustre un système qui préfère la tranquillité des « fainéants » bien en cour à l’audace des bâtisseurs. Vingt-et-un ans après, le Cameroun commercial est exsangue. Il est temps de tourner cette page humiliante et de confier l’avenir économique du pays à des mains compétentes et visionnaires, capables de libérer les forces vives de la nation et de faire du « Made in Cameroon » une réalité, et non une punchline creuse dans un discours sans lendemain. Le Cameroun mérite mieux qu’un gardien de son propre déclin.

Emmanuel Ekouli

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