YAOUNDÉ — Ce devait être une autopsie, un acte médical censé apporter des réponses. À 10 heures ce matin, le corps de Georges Anicet Ekane, président du parti politique Manidem et figure de l’opposition, devait être examiné à la morgue de l’Hôpital Central de Yaoundé. Elle n’a pas eu lieu. La défense, mandatée par la famille, s’y est opposée, obtenant son report. Une décision lourde de sens : la famille et les avocats entendent désigner leurs propres médecins légistes pour accompagner ceux nommés par les autorités – les mêmes qui ont maintenu Ekane en détention illégale jusqu’à sa mort. Une procédure qui ressemble à un combat pour la vérité, dans un pays où elle est souvent la première victime.

La nouvelle de la mort d’Ekane a suscité une vague d’indignation et de colère. Arrêté de manière arbitraire, maintenu en détention malgré des procédures juridiques contestées, l’opposant et humaniste est décédé dans des circonstances qui restent troubles. Les enquêtes promises hier par le gouvernement ne sont même pas encore ouvertes, selon nos informations. Un délai qui interroge, dans un dossier où chaque heure compte.

Dans ce climat délétère, la communication du régime a atteint des sommets de cynisme. Le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, s’est dit officiellement « triste » suite au décès, affirmant même qu’Ekane était son « ami ». Puis, commentant l’arrestation et les conditions de détention, il a mis en cause, de manière indirecte mais claire, son collègue le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji. Selon Sadi, « certaines décisions sont prises sans consultation », et il n’aurait pas agi de la même manière à la place de Nji. Une déclaration stupéfiante, qui sonne comme un aveu de dysfonctionnement brutal au sommet de l’État et une tentative de se dédouaner de la responsabilité collective d’un pouvoir répressif.

Ces propos ne font qu’ajouter l’insulte à la tragédie. Comment croire à la « tristesse » d’un gouvernement dont les appareils de sécurité sont régulièrement pointés du doigt pour leurs méthodes brutales ? Comment comprendre cette soudaine distance prise avec une décision d’arrestation, alors que toute la machine étatique a semblé converger pour museler un opposant gênant ?

La mort de Georges Anicet Ekane n’est pas un fait isolé. Elle s’inscrit dans un contexte inquiétant de rétrécissement de l’espace démocratique et de harcèlement systématique des voix dissidentes au Cameroun. Les arrestations arbitraires, les détentions prolongées sans procès équitable, les conditions carcérales inhumaines sont des outils de gouvernance bien rodés. Dans cette affaire, tous les éléments convergent vers une responsabilité accablante des autorités : elles ont arrêté un homme, l’ont placé dans un système conçu pour briser, et le voilà mort. Maintenant, elles semblent freiner la quête de vérité et se livrent à une comédie des regrets.

Le report de l’autopsie, exigé par la défense, est un acte de résistance essentiel. Il souligne le profond défaut de confiance dans les institutions officielles. La présence de légistes indépendants est une condition sine qua non pour établir les faits et déterminer les causes exactes de ce décès. La communauté nationale et internationale doit rester vigilante et exiger que cette autopsie se tienne dans la transparence la plus absolue, et que les enquêtes promises – mais toujours pas engagées – soient réellement indépendantes, rapides et impartiales.

La famille, les proches et les sympathisants de Georges Anicet Ekane méritent plus que des mots. Ils méritent la vérité et la justice. Le peuple camerounais, lui, mérite de savoir dans quelles conditions sont traités ceux qui pensent différemment. Derrière les déclarations « attristées » et les règlements de comptes ministériels se cache une réalité plus sombre : celle d’un pouvoir illégitime aux abois, prêt à tout pour se maintenir, quitte à éteindre les lumières qui le dérangent.

L’opinion sera tenue informée des suites. Cette promesse, venant des proches de la victime, est un engagement. Venant des autorités, elle ne sera crédible qu’à la condition d’actes concrets et vérifiables. En attendant, la mort d’Ekane reste une tache indélébile sur la conscience d’un régime dont le bilan, en matière de droits humains, est déjà une longue litanie de souffrances et d’abus.

Emmanuel Ekouli

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