La confrontation brutale entre le Minatd et le Barreau révèle une stratégie d’intimidation et de manipulation des chiffres des violences post-électorales.

Yaoundé, le 22 décembre 2025 — Sous couvert d’une « concertation », le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a transformé, ce lundi 22 décembre, une rencontre avec le Barreau du Cameroun en tribune d’intimidation. Face au bâtonnier Éric Mbah et à ses pairs, le ministre a déployé un arsenal rhétorique mêlant statistiques contestées, menaces judiciaires voilées et attaques personnelles, confirmant les craintes d’une dérive autoritaire pour étouffer toute critique liée à la crise post-électorale.

Une « concertation » en forme de mise en garde

La rencontre, présentée comme un dialogue, a rapidement pris l’allure d’un réquisitoire. Le ministre a asséné des chiffres officiels – 19 morts, 1 985 interpellations, 963 personnes devant la justice – en accusant les avocats de propager des « fake news » pour « nuire à l’image du pays ». Cette sortie agressive ne vise pas à apaiser, mais à imposer une vérité d’État. En réponse, le bâtonnier a vivement contesté ces données, proposant la création d’une commission mixte pour établir la vérité des faits, une proposition qui met en lumière le fossé entre la communication gouvernementale et la réalité du terrain.

Les chiffres qui accusent : la grande manipulation

La crédibilité du bilan présenté par M. Atanga Nji est mise à mal par des sources multiples et indépendantes. Alors qu’il évoque moins de vingt morts, des organisations internationales et des sources onusiennes font état d’un bilan bien plus lourd. Human Rights Watch et des sources de l’ONU documentent une répression violente ayant fait des dizaines de morts parmi les civils. Le ministre omet soigneusement de préciser que parmi les victimes se trouvent des citoyens abattus loin des épicentres des manifestations, comme cet homme tué à Logbessou, à 12 km de Douala, un cas directement cité par le bâtonnier. Cette opacité délibérée sur le nombre réel de victimes jette une ombre sinistre sur la gestion de la crise.

La chasse aux avocats : une stratégie de terreur judiciaire

L’offensive ne s’arrête pas aux chiffres. M. Atanga Nji a explicitement menacé la profession d’avocat, annonçant avoir compilé « tous les propos irresponsables » tenus sur les plateaux médiatiques pour en saisir « le moment venu » les autorités judiciaires. Cette criminalisation de la parole critique est inédite. Elle cible notamment la doyenne Alice Nkom, décrite comme une « hors-la-loi » pour son travail de défense des droits humains. Rappelons que Me Nkom, figure historique de la défense des libertés, fait déjà l’objet de pressions et de convocations judiciaires inquiétantes. Le message est clair : tout avocat qui ose défendre les victimes de la répression ou critiquer l’action gouvernementale sera traité en ennemi de l’État.

L’évaluation des ministres, chasse gardée présidentielle : une négation de la démocratie

Le ministre a franchi un nouveau cap en déniant aux citoyens, y compris aux avocats, le droit de porter un jugement sur l’action publique. Il a déclaré avec une franchise déconcertante que « la seule agence de notation des membres du gouvernement, c’est son Excellence Monsieur Paul Biya ». Cette déclaration résume à elle seule la philosophie du régime : la redemande de compte, la critique et l’évaluation citoyenne sont des prérogatives exclusives du chef de l’État. Dans cette logique, le peuple et ses représentants légitimes n’ont qu’à se taire et acquiescer.

Un test pour l’État de droit

La sortie violente de Paul Atanga Nji n’est pas une simple gaffe. C’est le révélateur d’une stratégie délibérée visant à :

  1. Imposer un récit officiel sur la répression, en niant l’ampleur réelle des violences documentées internationalement.
  2. Intimider et diviser le Barreau, dernier rempart institutionnel capable de contester la version de l’exécutif.
  3. Rétrécir l’espace démocratique en assimilant toute critique à un délit et en confisquant le droit d’évaluation de l’action publique.

Le courageux bras de fer engagé par le bâtonnier, en demandant des preuves et en défendant le droit à la défense, est une lueur d’espoir. La communauté internationale, les partenaires du Cameroun et toutes les forces vives de la nation doivent être vigilantes. Le silence face à cette dérive serait une complicité. L’enjeu dépasse une querelle de chiffres ; il s’agit de savoir si le Cameroun accepte de glisser vers un régime où le ministre-sherif dicte sa loi, ou s’il résiste pour préserver les fondements d’un État de droit.

Emmanuel Ekouli

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