Le Cameroun vient d’emprunter 750 millions de dollars sur les marchés financiers internationaux. Présentée comme une opération maîtrisée, presque élégante, cette émission obligataire à cinq ans ressemble surtout à ce qu’elle est réellement : un achat de sursis budgétaire par un régime à bout d’inspiration.

Car ne nous y trompons pas. Ce n’est ni une démonstration de force économique, ni un vote de confiance exceptionnel des investisseurs. C’est le résultat banal d’un contexte international momentanément favorable, où l’argent cherche désespérément du rendement, quitte à s’aventurer dans des économies structurellement fragiles. Le Cameroun n’a pas été choisi pour sa bonne gouvernance, mais pour son niveau de risque suffisamment élevé pour rapporter gros.

La dette comme politique publique

Cinq ans. Voilà le délai accordé au Cameroun pour rembourser cette nouvelle ardoise. Cinq ans pour un État qui, depuis des décennies, peine à planifier à cinq mois. Le paradoxe est cruel : un pays à la gouvernance lente s’impose une dette rapide.

Pendant que les investisseurs comptent déjà leurs intérêts, l’État camerounais, lui, continue de fonctionner en mode survie : salaires sous tension, services publics délabrés, infrastructures à moitié achevées, économie informelle tentaculaire. Dans ce contexte, l’endettement devient non plus un outil, mais une béquille chronique.

Les marchés ne financent pas l’émergence, ils exploitent l’inertie

Les grands fonds américains et européens qui ont souscrit à cette obligation n’ignorent rien de la réalité camerounaise. Ils savent :
l’absence de réformes structurelles profondes,
la faiblesse de la base productive,
la dépendance aux matières premières,
l’opacité budgétaire persistante.
S’ils investissent malgré tout, c’est parce qu’ils sont convaincus d’une chose : l’État paiera, quitte à sacrifier demain ce qu’il protège mal aujourd’hui. La dette souveraine n’est pas un pari sur le développement ; c’est un pari sur la résilience fiscale d’une population déjà pressurisée.

La sophistication financière comme écran de fumée

On évoque des « swaps de devises », des montages financiers complexes, des intermédiaires internationaux bien payés. Tout cela donne une illusion de modernité. En réalité, c’est souvent l’inverse : plus la dette est sophistiquée, plus elle sert à masquer l’absence de stratégie.
Le citoyen, lui, ne comprend ni le swap, ni le spread, ni la prime de risque. Mais il comprend très bien une chose : les routes restent défoncées, l’électricité instable, l’eau rare, l’école publique sinistrée. La finance est brillante, la réalité est terne.

À quoi servira l’argent ? Le grand non-dit

C’est la question que personne au sommet ne veut affronter frontalement. Pas de projets clairement identifiés. Pas de calendrier public. Pas d’indicateurs mesurables. Rien.
Ce silence est assourdissant. Il suggère que ces 750 millions serviront moins à bâtir l’avenir qu’à boucher les trous du présent, à maintenir une administration hypertrophiée, à honorer des engagements passés contractés dans la même opacité.

Un État à crédit, une nation à découvert

Depuis des années, le Cameroun vit sous le mythe de la stabilité. Mais la stabilité sans vision n’est qu’une immobilité coûteuse. On emprunte pour tenir, pas pour transformer. On rassure les marchés, mais on abandonne la population à l’austérité silencieuse.
Où est passée la grande promesse d’émergence ? Où est la stratégie industrielle ? Où est le courage de réformer ? À défaut de réponses, le pouvoir a choisi la solution la plus facile : signer des chèques que les générations futures devront encaisser à découvert.
Le Cameroun n’a pas levé 750 millions de dollars.
Il a surtout levé le voile sur une vérité dérangeante : quand la vision manque, la dette devient un mode de gouvernance.

Charles Chacot Chime

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