Alors que l’ART vient de publier son rapport annuel sur le marché de la téléphonie mobile, les chiffres donnent le tournis : 630,9 milliards FCFA de revenus en 2024, soit une hausse de près de 12 % en un an. Mais derrière cette manne financière et le nouveau duel au sommet entre Orange et MTN, une réalité moins reluisante persiste : celle d’un service dégradé, facturé au prix fort et subi au quotidien par des consommateurs exaspérés.
C’est un baromètre qui fait toujours débat. Chaque année, l’Observatoire de l’ART (Agence de Régulation des Télécommunications) publie des chiffres qui reflètent la bonne santé financière insolente d’un secteur devenu stratégique. Cette année ne fait pas exception. Avec 630,9 milliards FCFA engrangés en 2024, le marché camerounais de la téléphonie mobile affiche une croissance de 11,89 % par rapport à 2023.
Mieux (ou pire, c’est selon), la dynamique commerciale a rebattu les cartes : Orange Cameroun ravit à MTN Cameroon la place de leader en termes de revenus, une première depuis 2021. Une performance portée par l’explosion des usages de l’Internet mobile, nouveau poumon financier des géants des télécoms.
Pourtant, à y regarder de près, ce tableau idyllique masque une tout autre partition, jouée cette fois sur le terrain de la qualité de service. Et là, la musique est beaucoup moins harmonieuse.
630 milliards, mais des investissements à la peine ?
Certes, les opérateurs investissent. Orange et MTN, sans oublier CAMTEL et l’opérateur virtuel Nexttel, modernisent tant bien que mal leurs infrastructures. La course à la 4G, et bientôt à la 5G, bat son plein. Mais les montants annoncés dans les « capex » (dépenses d’investissement) peinent à suivre le rythme effréné de la croissance des revenus.
Car le paradoxe est criant : les recettes donnent le vertige, la base d’abonnés s’élargit, le trafic data explose, mais la qualité, elle, stagne, voire régresse sur certains segments. L’ART elle-même pointe depuis des années des indicateurs de qualité de service (QoS) en berne, notamment dans les zones périurbaines et rurales, où le déploiement de la fibre et des antennes reste insuffisant.
L’usager, variable d’ajustement d’un duopole rentable
Loin des tours de verre des opérateurs, le quotidien des 25 millions d’abonnés camerounais est tout autre. Il se vit au rythme des coupures intempestives, des débits faméliques en heures de pointe, et des offres de données qui s’évaporent plus vite que le débit réel ne permet de les consommer.
« J’ai souscrit un forfait 4G à 15 000 FCFA, je n’ai pas pu regarder une seule vidéo YouTube sans mise en buffer », témoigne un abonné Orange à Douala. Même son de cloche chez MTN, où les plaintes sur les réseaux sociaux fusent quotidiennement : connexion instable, appels interrompus, service client aux abonnés absents.
Et que dire des campagnes de séduction commerciale agressives, vantant des débits illimités ou des “réseaux nouvelle génération”, alors que dans les faits, les zones blanches demeurent légion et la saturation des bandes passantes, chronique. Une communication marketing déconnectée de la réalité du réseau, qui confine parfois à la publicité mensongère.
Le régulateur entre injonctions et impuissance
Face à cette dichotomie entre profits records et service médiocre, l’ART a multiplié les mises en demeure. Sanctions pécuniaires, sommations, cahiers des charges révisés… Le régulateur brandit la menace, mais peine à inverser la tendance.
Les opérateurs, de leur côté, jouent la montre et invoquent des arguments récurrents : vétusté des équipements, vandalisme des infrastructures, coût élevé de l’énergie, et complexité administrative pour l’obtention des autorisations de déploiement. Autant de difficultés réelles, mais qui paraissent bien légères au regard des 630 milliards FCFA de chiffre d’affaires cumulé.
Pour les associations de consommateurs, le compte n’y est pas. « Nous payons les services les plus chers de la sous-région pour une qualité parmi les plus mauvaises. C’est un racket organisé. Les opérateurs ont transformé le Cameroun en vache à lait sans contrepartie qualitative », s’insurge un militant de la Ligue des consommateurs du Cameroun (LCC).
Un secteur en quête de sens (et de concurrence)
Le changement de leadership entre Orange et MTN, s’il est symbolique, ne change rien à l’équation fondamentale : le marché reste verrouillé par deux acteurs historiques qui trustent l’essentiel des revenus, tandis que les concurrents peinent à émerger et que le régulateur manque de moyens coercitifs réellement dissuasifs.
Pourtant, l’enjeu dépasse la simple querelle d’abonnés mécontents. À l’ère du tout-numérique, de la e-administration et de la digitalisation de l’économie, la qualité du réseau mobile est devenue un enjeu de souveraineté et de compétitivité nationale.
Tant que la qualité de service ne sera pas indexée sur les bénéfices réalisés, les bilans financiers continueront de faire rêver les actionnaires pendant que les utilisateurs, eux, resteront scotchés à des écrans de chargement interminables. Avec 630 milliards FCFA dans les caisses, les opérateurs n’ont plus d’excuses. Seulement des responsabilités.
Emmanuel Ekouli
