Alors que les transferts d’argent de la diaspora camerounaise ont atteint le chiffre record de 642 milliards de FCFA en 2024, le gouvernement de Paul Biya continue de faire la sourde oreille concernant la reconnaissance de la double nationalité. Une posture jugée « suicidaire » sur le plan économique par plusieurs observateurs, alors que cette manne financière tutoie déjà très largement l’aide publique au développement reçue par le pays.
Ils sont près de six millions à vivre hors des frontières nationales, principalement en Europe, en Amérique du Nord et en Afrique centrale. Et ils n’ont jamais été aussi présents dans l’économie locale. Selon les derniers chiffres consolidés par la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), les Camerounais de l’étranger ont transféré vers leur terre natale pas moins de 642 milliards de FCFA au cours de l’année 2024.
Ce montant astronomique, en hausse constante depuis la fin de la pandémie de Covid-19, place la diaspora comme le tout premier investisseur étranger du pays, loin devant les flux de capitaux internationaux.
Un budget national doublé par l’étranger
Pour mesurer l’impact de ces 642 milliards, il suffit de les comparer au budget de l’État. Cette somme représente près de 14 % du budget national et équivaut à plus du double de ce que le Cameroun perçoit annuellement au titre de l’aide publique au développement (environ 1,3 milliard de dollars, soit près de 800 milliards de FCFA, mais dont une grande partie est absorbée par des frais de fonctionnement et d’expertise internationale). Surtout, là où l’aide publique est souvent conditionnée à des réformes impopulaires et atterrit dans les caisses de l’État, les transferts des migrants irriguent directement l’économie réelle.
« Cet argent finance la scolarité des enfants, la construction de logements, la création de petites entreprises, et les soins de santé », explique le Dr. Mbarga Essomba, économiste à l’Université de Douala. « C’est une soupape de sécurité sociale qui compense très largement les défaillances de l’État et l’étroitesse du tissu économique local. Sans ces 642 milliards, le taux de pauvreté serait bien plus élevé au Cameroun. »
La double nationalité, un sésame qui se fait attendre
Pourtant, malgré cette contribution vitale, la relation entre Yaoundé et sa diaspora reste empreinte de méfiance. Le principal point de blocage demeure le refus persistant du régime d’accorder la double nationalité.
Actuellement, tout Camerounais qui acquiert volontairement une autre nationalité perd de fait sa nationalité camerounaise. Une disposition juridique héritée d’une époque révolue qui contraint des milliers de cadres, d’entrepreneurs et d’investisseurs à choisir entre leur pays d’accueil et leur patrie.
« C’est un non-sens économique », s’emporte Élisabeth Nkoa, présidente d’une association de développement basée à Paris. « Beaucoup de nos compatriotes, devenus français, américains ou canadiens, hésitent à investir massivement au Cameroun par peur de se voir opposer ce statut d’étranger. Ils craignent pour la pérennité de leurs projets ou pour leur capacité à transmettre leurs biens. Si nous avions la double nationalité, les 642 milliards d’aujourd’hui pourraient être le strict minimum. On parlerait alors de plus de 1 000 milliards. »
Un potentiel de croissance explosif
Les analystes sont formels : la reconnaissance de la double nationalité agirait comme un puissant catalyseur. Elle faciliterait non seulement l’investissement immobilier, mais aussi l’implantation d’entreprises et le transfert de compétences. Les diasporas israélienne, indienne ou libanaise sont des exemples éclatants de la façon dont un pays peut s’appuyer sur ses ressortissants à l’étranger pour doper son économie.
Au Cameroun, le contraste est saisissant. Pendant que les « brothers » d’Europe et d’Amérique envoient des milliards pour maintenir le pays à flot, le pouvoir, vieillissant et coupé des réalités, semble paralysé. Pour de nombreuses voix, l’octroi de la double nationalité est perçu comme une crainte du régime : celle de perdre le contrôle sur une élite diasporique souvent perçue comme plus instruite, plus connectée et potentiellement plus critique envers la gouvernance actuelle.
Quand les transferts financent les carences de l’État
L’ironie de la situation est que ces 642 milliards de FCFA, envoyés par une diaspora que l’on refuse d’intégrer pleinement dans la nation, comblent précisément les domaines où l’État est absent. Dans les zones rurales, ce sont souvent les associations de ressortissants, financées par les cotisations des migrants, qui construisent les ponts, réhabilitent les centres de santé ou achètent des groupes électrogènes pour les hôpitaux.
Face à l’urgence sociale et à l’effondrement des services publics de base, la diaspora ne demande pourtant pas la charité, mais des droits. Alors que le pays s’enfonce dans une crise économique et sécuritaire, maintenir la diaspora à distance apparaît comme un luxe que le Cameroun de Paul Biya ne peut plus se permettre. La question n’est plus de savoir si la double nationalité sera un jour accordée, mais combien de temps encore le régime pourra se passer de ce levier de croissance majeur, au risque de voir un jour ce robinet à devises se tarir, victime de son propre dédain.
Emmanuel Ekouli
