Yaoundé – Hier, le Boulevard du 20 mai s’est paré de ses plus beaux atours pour la 41e édition de la Journée Internationale des Droits des Femmes. Sous un thème prometteur, « Justice pour toutes les femmes et les filles », et en présence de la Première Dame, Chantal Biya, la machine médiatique et protocolaire a une fois de plus tourné à plein régime. Pourtant, derrière le faste des défilés et la chaleur des discours, une question lancinante demeure : où est l’action ?

Hier, c’était un véritable spectacle de couleurs et de chants patriotiques. Des milliers de femmes, venues de tous les horizons socio-professionnels, ont défilé avec discipline, arborant des portraits du couple présidentiel et scandant des slogans de gratitude. L’ambiance était festive, presque euphorique. Madame Chantal Biya, présidente de fondatrice de l’ONG Synergies Africaines, a capté toute l’attention. Son discours, d’une « rare intensité » nous dit-on, a dénoncé la recrudescence des féminicides, rappelant avec vigueur que « la femme n’est pas un objet ».

Dans la foulée, elle s’est faite la messagère d’un chef de l’État absent mais omniprésent dans les discours. Elle a salué l’engagement de Son Excellence Paul Biya à consacrer « son nouveau septennat à la cause des femmes et des jeunes ». La formule a été reprise en boucle, savourée par l’assistance, avant que la célébration ne se prolonge dans les salons feutrés de l’Hôtel Hilton pour un dîner de gala. Une journée historique, nous dit le compte-rendu officiel. Une communion. Un partage.

Mais une fois les projecteurs éteints et les nappes blanches retirées, que reste-t-il de cette « journée historique » pour la Camerounaise lambda ?

Depuis 41 ans que cette journée est célébrée, le Cameroun a collectionné les discours présidentiels en faveur des femmes. Paul Biya, le « artisan de paix » souvent célébré sur ces pancartes, a toujours eu des mots choisis pour elles. Dans ses vœux, dans ses messages à la nation, dans ses communications de fin d’année, la femme est systématiquement qualifiée de « pilier », de « mère », de « source de vie ». On lui promet des lendemains qui chantent, une place de choix dans la « Renaissance » du pays. Le thème de cette année, « Justice pour toutes les femmes et les filles », est en soi un aveu : il y a une injustice systémique à combattre.

Alors, où est la justice promise ? Elle n’est pas dans les textes de lois qui peinent à être appliqués. Elle n’est pas dans les commissariats où les plaintes pour violences conjugales sont trop souvent étouffées ou prises à la légère. Elle n’est pas dans les tribunaux où les victimes de violences se heurtent à des lenteurs administratives décourageantes et à une corruption endémique. Elle n’est pas non plus dans les chiffres du chômage, qui frappe bien plus durement les jeunes diplômées que leurs homologues masculins.

Pendant que l’on dîne au Hilton, dans la réalité moins reluisante des quartiers, des femmes continuent de subir des violences sans recours. Pendant que l’on applaudit l’engagement d’un septennat qui ne fait que commencer, on oublie que les précédents mandats n’ont pas permis d’endiguer le fléau des « féminicides » que dénonce pourtant la Première Dame.

Ce décalage est devenu une marque de fabrique du régime. La communication est excellente, le protocole irréprochable, les photos officielles soignées. Le pays sait organiser de belles fêtes. Mais en matière de politique publique structurante pour les droits des femmes, le Cameroun patine. Où est le plan d’action concret annoncé ? Quels sont les moyens alloués à la lutte contre les violences basées sur le genre ? Quid de l’application stricte de la loi sur le mariage qui vise à protéger les veuves et les enfants ?

Paul Biya, fidèle à ses habitudes, n’a pas assisté à la cérémonie. Comme souvent, il a laissé à son épouse le soin de porter ses promesses. Mais ces promesses présidentielles, distillées avec parcimonie à chaque 8 mars, sonnent désormais comme un rituel vide de sens. Elles sont la caution morale d’un système qui se satisfait de l’image de générosité renvoyée par le couple présidentiel, sans jamais s’attaquer aux racines profondes des inégalités.

La « légendaire sollicitude » de la Première Dame est louable, tout comme l’enthousiasme communicatif des milliers de femmes présentes sur le boulevard. Mais la cause des femmes ne peut pas se réduire à une sortie dominicale et à un dîner de bienfaisance.

Le nouveau septennat vient tout juste de commencer, nous dit-on. Il serait temps, pour ne pas dire plus que temps, que les mots se transforment en actes. Il serait temps que l’on cesse de prendre les Camerounaises pour des figurantes d’un ballet protocolaire. Elles n’ont pas besoin de promesses présidentielles lancées par procuration depuis le Hilton ; elles ont besoin de justice, concrète, quotidienne, et enfin appliquée. Le thème était « Justice pour toutes ». En attendant, pour beaucoup, la seule chose qui reste, c’est le goût amer d’un énième discours.

Emmanuel Ekouli

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