Les compositions fraîchement rendues publiques des bureaux du Sénat et de l’Assemblée nationale pour l’année 2026 révèlent une réalité chiffrée qui contredit frontalement le slogan de gouvernance inclusive porté depuis 2018, et renouvelé en 2025, par le régime Biya. Neuf femmes sur quarante membres dans les organes dirigeants des deux chambres. Dans un pays qui a ratifié la CEDAW, signé le Protocole de Maputo et adopté une Politique Nationale Genre, ces chiffres appellent une analyse que la politesse institutionnelle ne saurait différer.
Le verdict des chiffres
Neuf femmes sur quarante membres. Voilà ce que livrent, dans leur brutalité arithmétique, les compositions officielles des bureaux des deux chambres du Parlement camerounais. Le calcul consolidé s’établit à 22,5 % de représentation féminine dans les organes dirigeants, un taux qui trébuche bien en dessous du seuil minimal de 30 % fixé dès 1995 par la Plateforme d’Action de Beijing comme condition d’une gouvernance démocratique effective. On est loin du compte, et pas de justesse.
Au Sénat, trois femmes siègent parmi les dix-sept membres du bureau, soit 17,6 %. La première vice-présidence est bien occupée par Mme Begala Mikel H. Épse Akono, présence symboliquement forte dans la hiérarchie formelle, mais la questure — instance de gestion financière de la chambre haute — aligne trois hommes sans exception. Une seule femme figure parmi les huit secrétaires. Plus on s’approche des fonctions de gestion réelle, plus les femmes s’effacent du tableau.
À l’Assemblée nationale, le bureau élu pour 2026 compte vingt-trois membres dont six femmes, ce qui correspond à 26,1 %. Le Speaker DATOUO Théodore et le Senior Deputy Speaker Hon. ETONG Hilarion occupent les deux premiers postes sans partage. Parmi les cinq vice-présidents, une seule femme est présente, Hon. Mary MUYALI BOYA Epse MEBOKA. Parmi les quatre questeurs, on ne recense également qu’une seule femme, Hon. BEKONO EBAH Pauline Epse NDOUMOU. C’est uniquement au niveau des douze secrétaires que la présence féminine atteint une certaine consistance numérique avec quatre représentantes, soit 33 % de ce sous-groupe. Un chiffre qui reste insuffisant, mais qui dit quelque chose d’intéressant sur la manière dont l’institution gère cette question : on laisse entrer les femmes là où les leviers sont les moins puissants.
Ce gradient inversé entre niveau de responsabilité et taux de féminisation n’est pas une curiosité statistique isolée. C’est un marqueur structurel soigneusement documenté dans la littérature sur le genre et les institutions politiques africaines, le signe que l’inclusion formelle peut très bien coexister avec la marginalisation dans les circuits réels de décision. Et au Cameroun en 2026, il coexiste effectivement.
Tokenisation, un mécanisme que ces bureaux illustrent à la perfection
Le Cameroun a ratifié la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes en 1994. Il a signé le Protocole de Maputo en 2003, dont l’article 9 engage explicitement les États à prendre des mesures d’action positive pour la promotion de la participation des femmes dans les processus politiques. La Politique Nationale Genre de 2011 fixait des objectifs mesurables de progression de la représentation féminine dans les institutions publiques. Quinze ans après ce document de cadrage, les bureaux parlementaires affichent des taux inférieurs à 27 %. Ce n’est pas un retard de mise en œuvre. C’est l’absence de mécanismes contraignants qui se voit.
C’est ici que le concept de tokenisation, forgé par Rosabeth Moss Kanter puis largement repris dans la littérature féministe africaine, offre une grille de lecture qui éclaire le phénomène avec une précision presque inconfortable. La tokenisation désigne l’intégration d’un nombre symbolique de femmes dans une institution, juste assez pour neutraliser les critiques d’exclusion sans rien transformer aux rapports de force sous-jacents. Les travaux de Sylvia Tamale sur le Parlement ougandais, ceux de Shireen Hassim sur les institutions sud-africaines, ou encore les analyses de Marie-Emmanuelle Pommerolle sur les systèmes politiques d’Afrique centrale arrivent à des conclusions convergentes : la présence féminine dans les espaces législatifs peut tout à fait coexister avec leur confinement aux fonctions protocolaires, pendant que la gestion budgétaire et les postes de direction effective restent majoritairement masculins. Ce que l’on observe ici, c’est exactement cela.
Or le parti hégémonique au Cameroun, le RDPC, est précisément celui dont est issu le chef de l’État qui a fait du « Septennat des femmes et des jeunes » un repère de son action. Ce même parti, qui détient une majorité écrasante dans les deux chambres et dont sont issus la quasi-totalité des membres des bureaux parlementaires, produit une représentation féminine de 22,5 % dans ces organes. Cette contradiction n’est pas accidentelle. Elle révèle ce que les spécialistes de la gouvernance inclusive nomment le décalage entre l’engagement déclaratoire et l’engagement institutionnel, autrement dit la distance, parfois abyssale, entre le slogan et le mécanisme.
Il faut être juste cependant. Des avancées ont eu lieu dans certains segments de l’appareil d’État, notamment au gouvernement et dans le corps diplomatique, avec des nominations féminines qui ont parfois été remarquées bien au-delà des frontières. Mais ces nominations relèvent du pouvoir discrétionnaire présidentiel. La composition des bureaux parlementaires, elle, obéit à une logique partisane et électorale interne qui révèle mieux que n’importe quel discours la culture réelle des partis en matière d’inclusion. Et là, le résultat est sans ambiguïté.
Quotas contraignants ou immobilisme assumé ?
La comparaison africaine n’autorise pas la fatalité, et c’est peut-être ce qu’il faut retenir en priorité. Le Rwanda a inscrit dans sa Constitution de 2003 un quota plancher d’au moins 30 % de femmes dans tous les postes à responsabilité. Cette décision, couplée à une transformation progressive de la culture institutionnelle, a porté la représentation féminine à l’Assemblée nationale rwandaise à plus de 60 %, la proportion la plus élevée au monde selon les classements annuels de l’Union Interparlementaire. Ce résultat ne tient pas à une exceptionnalité culturelle rwandaise. Il tient à l’existence d’une norme juridique assortie de mécanismes réels de mise en œuvre. La nuance est décisive.
La Namibie, le Mozambique et l’Afrique du Sud ont emprunté des chemins différents mais convergents, articulant quotas électoraux, listes de partis avec mécanisme zébré et révision des règlements intérieurs des chambres pour y intégrer des obligations de parité dans la constitution de leurs bureaux. Dans chacun de ces cas, le moteur de la transformation n’a pas été la vertu spontanée des appareils politiques. Il a été la contrainte institutionnelle, soutenue par des mouvements de femmes capables de maintenir une pression durable et organisée.
Au Cameroun, le cadre électoral ne prévoit pas de quota constitutionnel pour la composition des bureaux parlementaires. Les dispositions relatives à la parité dans la loi électorale demeurent insuffisamment contraignantes et surtout dénuées de sanctions effectives. Sans obligation juridique, les partis reproduisent mécaniquement leurs hiérarchies internes, dans lesquelles les femmes restent reléguées à des positions subalternes malgré leur poids électoral réel, leur engagement militant documenté sur l’ensemble du territoire et leur représentativité numérique au sein des bases partisanes. Ce n’est pas faute de compétences ni faute de présence. C’est faute de règles qui l’imposent.
Adopter un quota constitutionnel plancher de 40 % pour chaque genre dans les instances dirigeantes du Parlement ne serait pas une mesure révolutionnaire. Ce serait une mise en conformité avec des engagements internationaux déjà souscrits, avec les exigences de l’Agenda 2063 de l’Union Africaine, et avec la cohérence minimale que l’on est en droit d’attendre d’un régime qui se réclame publiquement d’une gouvernance sensible au genre. Ce serait aussi une réponse aux recommandations formulées par le Comité CEDAW dans ses dernières observations conclusives adressées au Cameroun, qui pointaient précisément le caractère insuffisant des mesures temporaires spéciales en matière de représentation politique des femmes. Au-delà du quota, la transformation durable passe par l’adoption de plans de parité internes aux partis, par la révision des règlements des chambres pour introduire des obligations de composition genrée dans leurs organes directeurs, et par le renforcement de mécanismes de suivi que des institutions comme le Conseil constitutionnel ou l’ELECAM pourraient exercer avec bien plus de rigueur qu’aujourd’hui.
Les bureaux fraîchement installés du Sénat et de l’Assemblée nationale ne sont pas une photographie anodine. Ils posent, avec une clarté que ni les discours ni les cérémonies d’installation n’ont su brouiller, une question dont la réponse engage la crédibilité de l’ensemble du projet politique en cours. Le « Septennat des femmes et des jeunes » ne s’est pas encore achevé. Mais pendant que les mots circulent, les postes, eux, ont déjà été distribués.
Baltazar Atangana
