Quand Me Christian Ntimbane Bomo crie : « Non à la justice des comptoirs ! », il ne fait pas de littérature. Il décrit un marché. Un vaste marché à ciel ouvert où la liberté se marchande, où les plaintes se négocient, où la détention provisoire sert de salle d’attente pour rançon.
Au Cameroun, entrer dans certains commissariats ou brigades aujourd’hui, ce n’est plus chercher justice ; c’est entrer dans une boutique où chacun fixe son prix.

Vous venez dénoncer un vol ?

On vous demande d’abord si vous avez “prévu le carburant”.

Vous êtes victime d’une agression ?

On vous regarde avec compassion, puis on vous rappelle discrètement qu’“ici, le dossier doit avancer”.

Vous êtes innocent ?

Très bien. Mais combien vaut votre innocence ?

Voilà la vraie question.

Parce que dans cette jungle judiciaire, l’innocence ne libère plus. Le billet libère.
Il fut un temps où l’on disait : “nul n’est au-dessus de la loi.”
Aujourd’hui, au Cameroun, il faut corriger la formule :
“Nul n’est au-dessus de la loi, sauf celui qui peut payer pour la contourner.”
Le pauvre entre au commissariat comme plaignant et ressort accusé.
Le riche y entre accusé et ressort respectable.

Le faible cherche réparation.
Le nanti cherche juste le numéro de téléphone du bon intermédiaire.
La justice n’est plus un temple ; c’est devenu un comptoir.

Un comptoir où l’on pèse les libertés en espèces sonnantes.

Dans cette République du “viens on va arranger”, la garde à vue n’est parfois plus une mesure judiciaire, mais un argument commercial.

On enferme d’abord, on discute ensuite.
Le suspect découvre rapidement que sa cellule n’est pas fermée par une serrure, mais par un montant.

Et quand la famille arrive, paniquée, on lui souffle avec une humanité redoutable :
“Si vous voulez qu’il sorte vite, il faut voir ce qu’on peut faire…”
Quelle magnifique modernisation de la justice !
Dans les pays sérieux, la justice protège les libertés.
Chez nous, elle les prend en otage pour mieux négocier leur restitution.
Le plus tragique, c’est que cette comédie est devenue banale.
Dans les quartiers, chacun connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un capable de “gérer un dossier”.
Même avant de chercher un avocat, on cherche un “contact”.
Le réflexe du citoyen n’est plus : “Que dit la loi ?”
Le réflexe est : “On connaît qui là-bas ?”
Et ça, c’est la preuve ultime que la justice est malade.
Quand le carnet d’adresses remplace le Code pénal, l’État de droit devient un théâtre.
Les affaires civiles elles-mêmes se jugent parfois dans les commissariats, comme si les brigades étaient devenues des tribunaux de proximité tarifés.
Un homme doit de l’argent ?
Au lieu d’un juge, on lui envoie la peur.
On l’appelle, on le convoque, on l’intimide.
Le créancier n’a plus besoin d’huissier ; il lui suffit d’un uniforme complaisant.
Ainsi, la dette privée devient affaire pénale, et la procédure devient instrument de pression.
Le droit s’efface devant le trafic d’influence.
La procédure n’est plus un cadre : c’est une arme.
Et pendant ce temps, le citoyen ordinaire apprend à vivre avec cette monstruosité.
Il sait que porter plainte coûte. Il sait qu’être innocent ne suffit pas. Il sait que la vérité ne gagne pas toujours. Il sait surtout que la justice a ses tarifs officieux.
Alors il se tait. Il endure. Il négocie.
Et c’est ainsi qu’un pays se décompose : non pas seulement quand la corruption existe, mais quand elle devient une norme admise.
C’est pour cela que l’interpellation de Me Christian Ntimbane Bomo résonne comme une alarme :
“Le Cameroun est devenu une véritable jungle.”
Oui, une jungle où le droit du plus offrant écrase les droits du plus faible.
Une jungle où les “longs bras” remplacent les textes de loi.
‎Une jungle où les libertés individuelles peuvent être suspendues en attendant transaction.

‎Et le plus insupportable, c’est que tout le monde semble s’y être habitué.

‎Comme si la justice devait naturellement être un privilège.

‎Comme si l’équité était un luxe.

‎Comme si l’abus était une procédure normale.

‎Mais à force de transformer les commissariats en guichets de transactions, les brigades en bureaux de recouvrement, et les parquets en carrefours d’influence, on détruit le dernier pilier qui tient encore debout : la confiance du peuple.

‎Or un peuple qui ne croit plus en sa justice est un peuple livré à lui-même.

‎Quand la justice inspire la peur au lieu de la confiance, la République vacille.

‎Quand les citoyens pensent que tout s’achète, ils cessent de croire à la loi.

‎Et lorsqu’un peuple cesse de croire à la loi, ce n’est plus une nation : c’est une foire aux rapports de force.

‎Alors oui, Me Ntimbane Bomo a raison de taper du poing sur la table.

‎Mais encore faut-il qu’il reste une table.

‎Parce qu’à voir l’état de notre chaîne pénale, on a parfois l’impression que la table a déjà été vendue, les chaises aussi, et que chacun se dispute les miettes du droit.

Pendant que les institutions se taisent, les citoyens paient.

‎Ils paient pour porter plainte. Ils paient pour être entendus. Ils paient pour ne pas être enfermés. Ils paient parfois même pour que la loi soit simplement appliquée.

Quelle ironie tragique :

Au Cameroun, la justice est gratuite dans les textes, mais coûteuse dans la pratique.

‎Et le plus grand scandale est là : dans cette hypocrisie institutionnalisée où l’on proclame l’État de droit pendant que les libertés se négocient derrière les bureaux.

‎Si rien n’est fait, la justice cessera d’être une institution pour devenir officiellement ce qu’elle est déjà dans bien des esprits :

‎un marché noir de la liberté.

‎Et ce jour-là, il ne faudra plus parler de justice.

‎Il faudra parler de faillite morale.

‎Oui, il est temps de frapper du poing sur la table. Car lorsque la justice devient une caisse, la nation devient une proie.

‎Et un pays où la liberté se monnaie n’est plus une République.

‎C’est une boutique.

Charles Chacot Chimé

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