Inaugurée en grande pompe il y a à peine un an, l’usine Cimencam de Figuil (Cimfig), vitrine de la décentralisation industrielle voulue par le régime, a débranché ses machines. Le 2 juin 2026, dans une correspondance laconique adressée à ses clients, la filiale du groupe Lafarge annonçait la suspension « temporaire » de ses activités. La raison invoquée n’est ni un conflit social, ni un manque de matières premières, mais une cause bien plus révélatrice de l’état réel du pays : l’effondrement du réseau électrique dans le septentrion camerounais.
À l’origine de cet arrêt brutal, une décision de la Société camerounaise de distribution de l’électricité (Socadel), qui a imposé des mesures d’« effacement temporaire » sur le Réseau Interconnecté Nord (RIN). Sans courant, pas de ciment. Ce coup d’arrêt donné à une unité ultra-moderne censée dynamiser l’économie du Nord n’est pas un simple incident technique. Il constitue la preuve tangible de l’échec chronique de la politique énergétique menée par Paul Biya et son ministre de tutelle, Gaston Eloundou Essomba, malgré des décennies de communication triomphante sur les « chantiers du siècle ».
Le symptôme : Figuil, un géant de ciment terrassé par le manque de courant
La région de Figuil, dans le Nord, paie aujourd’hui le prix de la dépendance quasi exclusive du gouvernement à un barrage vieillissant : le barrage de Lagdo. Inauguré en 1982, soit à une époque où Paul Biya venait tout juste d’arriver au pouvoir, cet ouvrage est le seul cordon ombilical électrique du Nord.
L’ironie du sort est cruelle : alors que le gouvernement se gargarisait en 2025 des prouesses du barrage de Nachtigal (420 MW) pour le Sud, le Nord s’enfonçait dans une crise silencieuse mais dévastatrice. Le rapport de force hydrologique a été impitoyable. En 2025, la pluviométrie a été insuffisante pour remplir le réservoir de Lagdo, et selon les données techniques, la baisse du niveau d’eau de la Bénoué a réduit de moitié la capacité de production historique de l’ouvrage, qui peine aujourd’hui à délivrer 30 à 40 MW alors que la demande explose .
Dans l’indifférence quasi générale des autorités centrales, les usines du Nord ont dû subir des délestages rotatifs. Pour Cimencam, la production de clinker, processus très énergivore, est devenue impossible. La décision de Socadel de couper l’oxygène à Figuil est la conséquence logique d’un réseau à bout de souffle, incapable d’alimenter à la fois les ménages de Garoua et les fours industriels.
Le bilan noir de Gaston Eloundou Essomba : Entre communication et réalité du terrain
Nommé ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba a souvent été présenté par la communication présidentielle comme l’artisan de la « révolution énergétique » camerounaise. Pourtant, la crise de Figuil démontre que cette révolution a eu lieu… mais uniquement dans la partie sud du pays.
Lors de ses interventions, notamment à l’Africa Energy Forum ou lors de la signature du Compact Énergétique à New York en septembre 2025, le ministre a multiplié les chiffres impressionnants : 3 000 MW visés d’ici 2030, 8 millions de nouveaux raccordements, 74 % d’accès à l’électricité . Il a promis la fin de la dualité Nord-Sud avec la construction d’une ligne d’interconnexion devant être achevée… en 2028 .
Mais pendant que le ministre plaide pour l’investissement privé à l’international, l’industrie locale s’effondre. Comment expliquer aux opérateurs économiques de Figuil que leurs hangars sont vides alors que des milliards sont annoncés pour le barrage de Kikot (500 MW) ou la centrale à gaz de Limbé, situés dans le Sud ? La politique du « d’abord le Sud » a laissé les régions septentrionales en état de fragilité énergétique chronique.
Lors d’un atelier avec le GECAM (Groupement des Entreprises du Cameroun) en janvier 2026, alors que les signaux d’alarme étaient déjà au rouge, Eloundou Essomba a reconnu un « déficit hydrique de 3 milliards de m³ » et des « infrastructures de transport saturées » . Mais ces constats, bien que tardifs, n’ont pas empêché la catastrophe industrielle de juin 2026.
Lagdo, la bombe à retardement du régime
Pour comprendre l’échec, il faut regarder du côté de Lagdo. Construit il y a près de 50 ans, ce barrage ne répond plus aux normes. Des études internationales, relayées par des experts camerounais en 2025, alertent sur le vieillissement accéléré de l’ouvrage : fissures, prolifération de végétation, termitières, et surtout, un envasement chronique qui réduit sa capacité de stockage .
Ironiquement, alors que le Nigeria accusait régulièrement le Cameroun de lâcher les eaux de Lagdo pour provoquer des inondations, les autorités camerounaises ont dû admettre en juillet 2025 que le niveau du barrage était « bas », avec une hauteur d’eau tombée à seulement 2,06 mètres . Un niveau historiquement bas qui aurait dû déclencher un plan d’urgence immédiat pour le Nord.
Mais le gouvernement Biya, obnubilé par les grands projets visibles (Nachtigal, Kikot), a fermé les yeux sur les infrastructures vieillissantes. L’absence d’entretien du réseau de transport dans l’Adamaoua, le Nord et l’Extrême-Nord a transformé la région en une poudrière énergétique. La crise de Cimencam n’est que la première étincelle. Sans réhabilitation majeure de Lagdo et sans raccordement rapide au réseau sud, c’est toute la chaîne agro-industrielle du Nord qui menace de s’écrouler.
Un signal d’alarme pour l’industrialisation
La suspension de Cimfig a des répercussions bien au-delà des murs de l’usine. C’est un signal désastreux envoyé aux investisseurs. Si une filiale de Lafarge, un géant mondial pourtant habitué aux contextes difficiles, est contrainte de mettre la clé sous la porte (même temporairement), quelle entreprise oserait encore s’implanter à Garoua ou Maroua ?
Les conséquences sont immédiates :
· Perte de productivité : L’usine de Figuil, c’est des centaines d’emplois directs menacés et des milliers d’indirects.
· Pénurie de ciment : Le Nord, déjà enclavé, risque une flambée des prix des matériaux de construction, tuant dans l’œuf les projets de logements sociaux ou d’infrastructures locales.
· Déficit de confiance : Comment justifier les exonérations fiscales pour attirer les investisseurs si l’État ne peut garantir la continuité du service électrique ?
La ligne d’interconnexion : un mirage lointain
Face à la colère des industriels, le ministre Eloundou Essomba agite la solution magique : l’interconnexion Sud-Nord. Lors de son interview en septembre 2025, il a certifié que les travaux « avaient déjà débuté » . Pourtant, à l’aube de 2026, le réseau national reste coupé en deux.
Les experts rappellent que même si les travaux commençaient demain, le délai de construction d’une ligne d’une telle envergure, traversant des zones de sécurité complexes, prendrait plusieurs années. D’ici là, le Nord reste à la merci de la Bénoué et des caprices d’un barrage centenaire. Le pari du gouvernement est un pari sur le très long terme, mais l’industrie, elle, vit dans l’urgence du court terme. C’est là l’essence de l’échec de la politique de Paul Biya : une vision macro-économique souvent brillante sur le papier, mais une exécution désastreuse sur le terrain, incapable de protéger le tissu productif local des défaillances du présent.
L’heure de vérité
L’arrêt de Cimencam à Figuil ne doit pas rester une simple statistique de plus dans le bilan calamiteux du secteur énergétique. Il doit servir d’électrochoc. Les Camerounais du Nord ont payé un lourd tribut pour l’incapacité du pouvoir à moderniser Lagdo. Pendant que Yaoundé célèbre l’émergence, Figuil sombre dans l’obscurité.
Si Paul Biya et Gaston Eloundou Essomba veulent éviter une désindustrialisation totale du septentrion, les mesures d’urgence ne peuvent plus attendre. Il ne s’agit plus de “Compact Énergétique” lointain, mais de solutions immédiates : centrales thermiques de secours, subventions massives pour le carburant, ou réhabilitation express de Lagdo.
À défaut, la lumière s’éteindra définitivement sur les rêves d’émergence du Cameroun. Et la lettre de Cimencam restera dans les annales comme le préavis de décès de l’industrie camerounaise hors des grandes métropoles du Sud.
Emmanuel Ekouli
