Yaoundé, Cameroun – Pour la deuxième fois en moins de deux semaines, un pétrolier suspecté d’appartenir à la « flotte fantôme » russe et arborant frauduleusement le pavillon camerounais a été intercepté par les forces occidentales. Cette nouvelle affaire, qui met en lumière les rouages du contournement des sanctions internationales, a provoqué une vive réaction des autorités de Yaoundé, qui clament leur bonne foi tout en étant sous la pression de l’Union européenne .
Dans la nuit du dimanche 14 juin, le pétrolier Smyrtos a été arraisonné dans la Manche par l’armée britannique, en collaboration avec la France. Des opérations de ce type, impliquant des commandos de la Royal Navy héliportés, sont devenues le symbole de la lutte contre les navires qui transportent clandestinement du pétrole russe pour financer l’effort de guerre de Moscou . Cette interception survient seulement sept jours après celle du Tagor, un autre pétrolier battant pavillon camerounais, arrêté le 31 mai au large de la Bretagne par la Marine française .
Face à cette récurrence, le ministre camerounais des Transports, Jean Ernest Masséna Ngalle Bibehe, a publié un communiqué le 15 juin pour dénoncer une utilisation « frauduleuse » de son pavillon. Selon le ministre, le Smyrtos ne figure plus sur le registre officiel des navires camerounais depuis trois semaines, et par conséquent, le Cameroun ne peut être tenu responsable de ses activités illicites . Le même argument de « pavillon frauduleux » avait déjà été avancé pour le Tagor, que les autorités affirment ne pas reconnaître .
Entre pressions européennes et difficultés internes
Derrière cette défense officielle se cache une réalité diplomatique et économique complexe. Le Cameroun est sous la pression de l’Union européenne, qui a conditionné le déblocage d’une aide de 15 millions d’euros à des efforts tangibles pour assainir son registre maritime et mettre fin à la complaisance vis-à-vis de Moscou . Un engagement que les autorités peinent à tenir face à l’ampleur de la tâche.
Selon Vincent Gaudio, expert en intelligence économique et fondateur d’Amanar Advisor, la communication du ministre s’inscrit dans une stratégie destinée à rassurer Bruxelles. « Il s’inscrit pleinement dans les actions menées pour assainir la situation et surtout pour ne pas voir les aides européennes être de nouveau suspendues », explique-t-il . Il souligne la difficulté pour les pays comme le Cameroun de suivre les changements constants de noms et de propriétaires de ces navires, un processus entravé par un manque de moyens internes.
L’expert va plus loin en évoquant une influence persistante de la Russie dans les milieux dirigeants camerounais. Selon ses estimations, une quarantaine de navires battant pavillon camerounais participeraient aujourd’hui à la flotte fantôme russe, contribuant directement au financement de la guerre en Ukraine . Face à ces accusations et à la recrudescence des interceptions, Yaoundé se trouve contraint de multiplier les démentis et les promesses de réforme pour tenter de préserver ses relations avec l’Occident.
Emmanuel Ekouli
