Vendeur de friperie devenu créateur, Joseph-Marie Ayissi Nga, connu sous le nom de « JJ du Style » ou « l’Ange de la Mode », revient sur le parcours qui l’a mené de Yaoundé à la création de la marque WAZAL en 2004. Il évoque son héritage familial, sa formation à Paris, la symbolique du lion et du parc de Waza, ainsi que son projet actuel, la bande dessinée « La Légende de Wazal », et sa vision pour l’avenir de la marque.

La Voix du Centre : Vous êtes surnommé « JJ du style » ou « l’Ange de la mode ». En repensant à votre parcours, depuis vos débuts comme vendeur en friperie à Yaoundé jusqu’à la création de WAZAL en 2004, quel a été le moment charnière qui vous a fait basculer vers la mode ?

JJ DU STYLE, L’ANGE DE LA MODE : Déjà bonjour et je vous remercie pour cette invitation et pour l’opportunité que vous m’offrez de partager mon parcours à travers votre site.

Mon nom de naissance est Ayissi Nga Joseph-Marie. Mon surnom « JJ du style » vient de mes confrères stylistes. JJ est le diminutif de Jojo, auquel on a associé le mot « style » parce que j’avais déjà une manière particulière de m’habiller et de présenter la mode. « L’Ange de la Mode » représente pour moi une dimension plus spirituelle : c’est une présence protectrice qui m’accompagne depuis mon parcours et à laquelle j’ai consacré une histoire imaginaire pour raconter son chemin et son rôle dans mon univers créatif.

Mon passage dans la friperie en Afrique a été une véritable école de la vie. À cette époque, nous nous levions très tôt le matin pour aller chercher les ballots de vêtements. Après avoir choisi nos marchandises, nous les ramenions dans notre local pour les trier, sélectionner les meilleures pièces et préparer leur mise en vente.

Cette expérience m’a beaucoup appris. Elle m’a formé à la gestion, au commerce, au contact humain et à la compréhension des attentes des clients. La friperie n’était pas seulement un commerce pour moi, c’était un laboratoire de création. J’observais les matières, les coupes, les styles, les associations de couleurs. Je commençais déjà à comprendre que le vêtement pouvait raconter une histoire et révéler une personnalité.

Je me rappelle d’une anecdote qui m’a marqué : dans notre boutique, certains clients venaient acheter des vêtements, mais leur attention était souvent attirée par les pièces que je portais moi-même. Cela nous faisait sourire, car sans le savoir, je devenais déjà une vitrine de mon propre univers. Mon style interpellait les gens, et je comprenais progressivement que la mode était un moyen d’expression.

C’est cette période qui a été le véritable déclencheur. La friperie m’a donné les bases : l’œil, la curiosité, la connaissance du vêtement et surtout la volonté de créer quelque chose de différent. Elle m’a permis de passer du simple vêtement vendu au vêtement pensé, imaginé et transformé.

La création de WAZAL en 2004 est née de cette évolution. J’ai voulu aller plus loin en proposant une mode qui mélange mes racines africaines, mon imagination et une vision contemporaine du style. WAZAL est devenu le symbole de cette rencontre entre héritage, créativité et innovation. C’est ainsi qu’est né mon chemin de créateur.

La Voix du Centre : Vous avez grandi aux côtés d’un père couturier et d’une mère cuisinière devenue cheffe à l’université de Yaoundé. Comment cet environnement familial a-t-il façonné votre rapport à la création et à l’exigence du métier ?

JJ DU STYLE, L’ANGE DE LA MODE : Je suis issu d’une fratrie de six enfants, et mon enfance n’a pas toujours été facile. À une certaine période, mon père est parti à l’étranger dans l’espoir de nous offrir une vie meilleure. Ma mère a alors dû porter une grande responsabilité : celle d’élever ses six enfants tout en continuant à se battre pour assurer notre avenir.

Mon parcours a été un véritable chemin d’embûches. Il m’arrivait d’aller à l’école alors que les moyens financiers manquaient. Pour subvenir à nos besoins, ma mère préparait et vendait du jus de gingembre. En parallèle, grâce à son travail à l’université de Yaoundé, elle veillait toujours à ce que nous ne manquions pas de nourriture. Nous avons aussi connu des moments difficiles, notamment des déménagements successifs à cause des inondations.

Mais c’est justement dans ces épreuves que j’ai puisé ma force. Voir ma mère se battre chaque jour pour ses enfants, sans attendre l’aide de personne, m’a transmis des valeurs essentielles : la détermination, le courage, la patience et le sens du sacrifice. C’est un héritage que j’essaie aujourd’hui de transmettre à mes filles, Catherine Ayissi et Sawa Ayissi.

De mon père, j’ai reçu le goût de la création et l’amour du vêtement. La mode était déjà un don qui faisait partie de mon histoire familiale. Je n’ai pas choisi ce chemin par hasard : j’ai simplement suivi une voie qui m’avait été transmise. Mais l’exigence, la rigueur et la maîtrise du métier, je les ai développées en Europe, dans les capitales de la mode, où j’ai appris que la créativité doit toujours être accompagnée de discipline et de perfectionnement.

Au fond, mon enfance m’a appris que chaque création porte une histoire. Derrière un vêtement, il y a une mémoire, une émotion, une culture et surtout beaucoup de travail. C’est cette philosophie qui accompagne aujourd’hui ma vision de la mode avec WAZAL.

La Voix du Centre : Le nom WAZAL puise dans le parc naturel de Waza et le lion, emblème du Cameroun. Pouvez-vous revenir sur la signification profonde de ce choix et sur ce qu’il dit de votre identité de créateur ?

JJ DU STYLE, L’ANGE DE LA MODE : J’ai protégé le nom WAZAL en 2004, car je voulais créer une marque qui porte une histoire, une identité et une symbolique forte. Le nom WAZAL est inspiré du parc naturel de Waza, situé dans l’Extrême-Nord du Cameroun, un lieu exceptionnel qui représente la richesse de la nature africaine, la force de la biodiversité et la beauté des grands espaces. Ce parc porte également une mémoire historique, puisqu’il se trouve dans une région marquée par différentes influences, notamment celle de la période allemande au Cameroun.

Dans ma réflexion de créateur, je cherchais un symbole qui puisse représenter la puissance, la noblesse et l’esprit de conquête. Je me suis naturellement tourné vers le lion, qui est aussi l’un des symboles forts associés au Cameroun. J’ai donc ajouté la lettre « L » à Waza pour créer WAZAL, avec le L qui représente le Lion, le roi de la jungle, un animal qui incarne la force, le courage, la protection et la grandeur.

Mais WAZAL ne représente pas seulement la puissance animale. C’est aussi un hommage à la nature africaine, aux plantes tinctoriales, à la végétation, aux couleurs et aux matières qui nourrissent mon inspiration artistique. Je voulais une marque facile à retenir, mais qui puisse également transmettre l’héritage culturel africain, la créativité et l’élégance.

À travers WAZAL, je cherche à raconter une Afrique moderne, fière de ses racines, capable de dialoguer avec le monde tout en conservant son âme. WAZAL symbolise le respect, la créativité infinie, la transmission et la valorisation d’un patrimoine qui continue d’inspirer ma vision de la mode.

La Voix du Centre : Votre formation à l’école de mode Vanessa Ruiz à Paris en 2016 a marqué une étape importante. Qu’est-ce que cette immersion vous a réellement apporté par rapport à votre formation plus artisanale au Cameroun ?

JJ DU STYLE, L’ANGE DE LA MODE : J’ai été formé à l’école de mode Vanessa Ruiz à Paris, qui était autrefois une école spécialisée dans le modélisme, le patronage et la réalisation de prototypes. Cette formation m’a permis d’acquérir une approche plus technique et plus précise du métier. J’y ai appris à reproduire un patronage sur une toile, sur du papier kraft, mais aussi à pratiquer le moulage, qui est une autre manière de créer un patron directement sur un buste de couture.

J’ai également appris à maîtriser toutes les étapes de fabrication d’une pièce sur-mesure, de la conception jusqu’au montage final. C’est dans cette école que j’ai pu réaliser mes premières grandes pièces, notamment mon premier smoking-salopette amovible ainsi qu’un autre smoking appelé « Ova Tété ». Ces créations ont confirmé mon envie de me spécialiser dans la réalisation de smokings uniques et de tuniques modernes inspirées de l’univers pharaonique.

La grande différence entre mon apprentissage au Cameroun et cette immersion en France, c’est qu’ici j’ai trouvé un environnement avec davantage de matières, d’outils et de techniques permettant de repousser les limites de la créativité. À l’école de mode, je me souviens que chaque détail avait son importance : lorsqu’on montait une pièce, il fallait penser au thermocollage, aux renforts, aux protections intérieures, à la structure du vêtement. Nous avons même travaillé certaines matières nobles comme le cuir.

Cette formation m’a donc apporté une rigueur supplémentaire, une vision plus professionnelle du vêtement et une capacité à transformer une idée en une pièce d’exception. Elle a été un véritable pont entre mon héritage artisanal camerounais et une approche plus contemporaine de la haute création.

La Voix du Centre : Vous avez développé plusieurs concepts comme Africafutur, Wazalrock, Braguette tété, Ova tété ou Wazalkaliflagilistik. Sur lesquels travaillez-vous actuellement, et quelle collection ou pièce nous réservez-vous pour les prochains mois ?

JJ DU STYLE, L’ANGE DE LA MODE : Les collections que vous venez de citer représentent des chapitres importants de mon parcours de créateur. Chacune d’elles porte une identité, une vision et une période précise de mon évolution artistique. Africafutur, Wazalrock, Braguette tété, Ova tété ou encore Wazalkaliflagilistik sont des concepts qui ont marqué mon histoire et qui témoignent de ma volonté permanente de créer un langage propre dans la mode, en mélangeant culture, innovation et héritage.

Aujourd’hui, mon travail se concentre principalement sur un projet qui dépasse le vêtement : « La Légende de Wazal », un livre illustré qui retrace une grande histoire autour de la mode. Ce projet parle de royauté, de textile, de transmission, de création, mais aussi des difficultés rencontrées par les stylistes et des réalités de ce métier.

Certaines personnes me posent souvent cette question : « Est-ce que vous avez arrêté de créer des vêtements ? » Je leur réponds que la création a toujours été au centre de ma vie. Dans mon parcours, j’ai connu des moments importants, notamment la disparition de Monsieur Daive, qui était mon mentor et mon fabricant. Après son décès, que son âme repose en paix, j’ai continué à avancer comme je l’ai toujours fait, avec la même passion et la même détermination.

Mais aujourd’hui, ma vision a évolué. Avec La Légende de Wazal, je souhaite laisser une empreinte dans l’histoire, car ce projet possède une dimension théâtrale et cinématographique. Après la sortie du livre illustré, mon ambition sera de le présenter à des producteurs afin d’en faire une œuvre cinématographique.

Pour moi, la mode ne se limite pas seulement aux vêtements : elle raconte des histoires, elle transmet des émotions et elle peut devenir un véritable patrimoine culturel.

La Voix du Centre : Votre bande dessinée « La Légende de Wazal » puise dans des sources aussi variées que Chaka Zoulou, Anansi ou Arthur et les Minimoys. Où en est ce projet aujourd’hui, et comment s’articule-t-il avec vos collections de vêtements ?

JJ DU STYLE, L’ANGE DE LA MODE : Je vais vous faire un petit résumé de l’histoire.

« La Légende de Wazal » est une grande fresque qui raconte l’histoire du Royaume céleste de la Mode, un univers où les étoffes et les tissus africains deviennent des entités vivantes, sacrées et porteuses de mémoire. À travers cette aventure, on suit le parcours du roi Kingué King et de son fils Wazi, qui doivent affronter le Démon de la Mode, une force née de la friperie et de la contrefaçon, symbole de la perte d’identité et de la dévalorisation des héritages culturels.

Cette histoire est avant tout une œuvre de réflexion autour de plusieurs thèmes qui me sont chers : la quête d’identité, la transmission, l’héritage culturel, le pouvoir de la création et la sauvegarde de nos traditions. Comme dans les grandes épopées qui m’ont inspiré, de Chaka Zoulou aux légendes africaines et fantastiques, j’ai voulu créer un univers où la mode devient un langage, une force spirituelle et un moyen de raconter l’histoire des peuples.

Dans cette œuvre, j’ai imaginé et dessiné plus de 50 pièces exceptionnelles pour habiller les rois, les reines et les différents personnages du royaume. Ces créations ne sont pas simplement des costumes, elles représentent l’âme des personnages, leurs origines, leurs pouvoirs et leur destinée. Elles ont vocation à prendre vie lors d’une future adaptation cinématographique, où la mode occupera une place centrale.

Pour moi, la mode et la création artistique ne font qu’un. Avec « La Légende de Wazal », je ne présente plus seulement des collections sur un podium, je raconte une histoire à l’échelle planétaire, où mes vêtements deviennent des œuvres d’art, des symboles d’identité et un pont entre le patrimoine africain et l’imaginaire universel.

La Voix du Centre : Votre formation de cariste en logistique peut sembler éloignée de la mode, pourtant vous dites qu’elle nourrit votre inspiration. Comment cette double compétence continuera-t-elle d’influencer vos futures créations ?

JJ DU STYLE, L’ANGE DE LA MODE : Pour moi, un créateur de mode doit être capable de trouver l’inspiration partout où la vie le conduit. Chaque expérience, chaque métier, chaque environnement peut devenir une source de création. Avant la mode, j’ai exploré plusieurs univers, notamment la mécanique, les sports de combat et aujourd’hui la logistique à travers ma formation de cariste. Tous ces domaines ont contribué à construire ma vision artistique.

Le métier de cariste demande beaucoup de rigueur : préparer des commandes, manipuler des engins de levage, respecter des consignes de sécurité, effectuer les vérifications des machines avant chaque prise de poste et entretenir son matériel de travail. Cette discipline quotidienne développe la précision, la concentration et le sens des responsabilités. Ce sont des valeurs que je transpose naturellement dans mon travail de styliste, car la création demande également de la méthode, de la patience et de l’exigence.

Mais au-delà de l’aspect technique, je reste toujours connecté à mon univers créatif. Mon esprit voyage constamment, je plonge dans ma bulle d’inspiration où les idées naissent sans limite. Même une machine, un chariot élévateur ou un environnement industriel peuvent devenir une source d’imagination. J’ai toujours cette capacité à regarder les choses autrement, à transformer le quotidien en un monde artistique.

Pour moi, un véritable styliste ne se contente pas de créer des vêtements : il doit faire voyager les personnes, les emmener vers des territoires inconnus, raconter une histoire et ouvrir des portes vers des univers inattendus. C’est pourquoi je puise mon inspiration dans tous les lieux où je me trouve. La création n’a pas de frontière, car mon imagination reste un espace infini où chaque expérience peut devenir une nouvelle œuvre.

La Voix du Centre : En vous projetant dans les prochaines années, quelle est votre vision pour WAZAL et pour la mode « chic inspirée des rues » que vous incarnez ? Où souhaitez-vous emmener la marque, et quel héritage voulez-vous laisser ?

JJ DU STYLE, L’ANGE DE LA MODE : Ma vision pour WAZAL est de continuer à construire un univers qui dépasse simplement le vêtement. Depuis sa création, WAZAL représente une identité, une histoire, une rencontre entre les cultures, entre l’héritage africain, la modernité et l’énergie des rues du monde entier. Je souhaite emmener la marque vers une dimension internationale où chaque création devient un message, une œuvre qui raconte une histoire et transmet une émotion.

La mode « chic inspirée des rues » que j’incarne est née de mon parcours, de mes expériences et de mon regard sur le monde. Pour moi, la rue est un immense laboratoire de créativité : c’est là que naissent les mouvements, les influences, les mélanges de styles et les nouvelles générations. Mon objectif est de transformer cette énergie populaire en pièces élégantes, fortes et intemporelles, capables de voyager dans les plus grandes scènes de la mode.

Dans les prochaines années, je souhaite développer WAZAL comme une maison de création qui porte une vision, avec des collections qui continuent à mélanger artisanat, innovation et patrimoine culturel. Je veux également transmettre mon savoir-faire aux générations futures, montrer qu’un créateur peut venir de différents horizons et que chaque expérience de vie peut devenir une force créative.

L’héritage que je souhaite laisser est celui d’une mode qui a une âme. Une mode qui ne cherche pas seulement à habiller le corps, mais à raconter une identité, à valoriser les racines, à créer des ponts entre les peuples et à inspirer les jeunes créateurs. WAZAL doit rester une signature, un symbole de liberté, de créativité et de dépassement de soi.

Mon ambition est que lorsque les générations futures regarderont l’histoire de WAZAL, elles voient plus qu’une marque de vêtements : elles découvrent un univers, une légende, une vision où la mode devient un langage universel.

Leandre Wama

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